Le dilemme de Karana : partie 1 (nouvelle du multivers de Karana)

Il était 8 h du soir. Karana écrivait quelques derniers chapitres, assise, comme à son habitude, à la table proche de la fenêtre de son café préféré. 

Ce qu’elle aimait bien avec les humains, c’était leur café. Elle se rappelle encore quand ils ont découvert cette plante, et même quand ils ont découvert les graines de cacao leur permettant désormais de faire de sublimes chocolat chauds et ces merveilles de petits gâteaux enrobés avec une cacahuète à l’intérieur. 

En écrivant les dernières lignes de son dernier chapitre, Karana lorgnait sur ces petites friandises disposées dans la coupelle de sa tasse à café. 

Fichte, pensa-t-elle, l’histoire de Fiona peut bien attendre.

Alors, elle délaissa quelques instants son ordinateur portable et attrapa l’un des deux petits sachets avant d’ouvrir le plastique et d’engouffrer le chocolat croquant entre ses dents. 

Mais, au moment de croquer, elle sentit ses canines sortir. 

– Crotte ! cria-t-elle sans faire attention, portant la main à sa bouche.

C’est malin. Maintenant, tout le monde la regardait. La serveuse, Marnie, était en train de servir du café avec la cafetière à la main à des routiers. Le petit café était aussi le seul restaurant du coin. Il n’y avait que 5 clients, certes, mais elle voulait éviter de se faire remarquer. 

Petite ville de campagne, endroit parfait pour passer inaperçue, le petit patelin de Togrof avait été fondé par des voyageurs d’origine britannique, comme il y en a beaucoup dans le sud-ouest français. 

C’est d’ailleurs dans cette petite ville que Karana avait choisi de faire vivre plusieurs de ses personnages, comme Eddie, Léon ou Fiona. Et c’est ici que Karana écrivait la suite de ses chroniques. 

Mais, ce qu’elle évitait de dire, c’est que la ville de Togrof avait une particularité. Togrof n’était pas une ville où il était facile d’accéder, ni une ville où il était facile de sortir. En réalité, la ville a été bâtie par des créatures que Karana avait écrites à son image dans son travail fastidieux d’écrivaine de mondes. 

Ces créatures, qu’elle avait sobrement nommé les Nomades, étaient également dotées de canines rétractables, comme elle. Elles pouvaient vivre jeune très longtemps et elles avaient un pouvoir immense : celui de voyager entre les différents mondes créés par notre écrivaine d’univers. 

Lorsque Karana a choisi d’écrire la ville de Togrof, elle a aussi donné une ville aux Nomades de passage. Ainsi, la ville n’est peuplée que de Nomades. Seuls certains humains viennent se perdre de temps en temps. 

Mais… Ils n’en ressortent pratiquement jamais. Comme Karana, il faut dire que les Nomades sont des voraces. Et… ce qu’ils préfèrent… c’est le goût délicat de la chaire humaine.

Même Marnie, et même ces quelques routiers… Tous des Nomades. Karana se demandait, en regardant les quelques clients du café-restaurant, s’ils avaient conscience d’être en présence d’une divinité qui les a créés. 

La belle rousse aux yeux bruns regardait Marnie servir son café et se disait qu’il était drôle de voir ses créations vaquer sans se douter que leur Déesse était parmi eux. Mais, Karana avait mis un point d’honneur à ne pas révéler son identité. Elle ne voulait, en aucun cas, interférer avec ses créations et avec leurs destinées (qu’elle avait elle-même écrites). 

Les Nomades, quand ils la voyaient, sentaient bien qu’elle n’était pas comme eux. Mais, comme avec toutes les créatures qui précédent l’existence des Nomades, ces derniers sentent quand même une proximité. 

Karana avait créé son vaste univers ainsi : chaque monde qui compose son vaste multivers a permis de créer le monde suivant. Comme un parent-monde avec son enfant-monde. Ainsi, les Nomades possèdent un peu de l’ADN de chaque créature précédant leur existence. Ils ont donc un peu d’ADN de leur créatrice, forcément.

Souvent, Marnie regardait Karana avait des sourcils arqués, se demandant ce qu’elle était réellement. Une Nomade ? Une humaine ? Autre chose ? La serveuse n’osait pas demander.

Karana regardait attentivement la gène dans les yeux de Marnie lorsque les seuls clients qu’elle avait, hormis Karana, se levèrent pour quitter le restaurant. Ne me laissez pas seule avec elle, devait-elle penser. Karana se délectait de cette détresse. Ou plutôt de cette incompréhension. Voir l’une des créatures les plus puissantes du multivers être aussi démunie, ça avait quelque chose de jouissif.

L’écrivaine de mondes continua finalement à pianoter sur son clavier tout en sirotant à la paille un milkshake qu’elle avait laissé de côté pour boire son si précieux café. Elle était en train de taper l’histoire charnière de Fiona, la demi-Nomade qui a pour but d’arrêter la fin du monde des Humains. 

Elle espérait rendre l’histoire au bureau dans quelques jours pour la Matérialisation. Mais, elle hésitait un peu sur la fin de son récit : fallait-elle laisser Fiona sauver le monde des Humains ? 

C’est vrai… Les Humains semblaient avoir fait leur temps. Plus de 2 millions d’années se sont écoulés depuis qu’elle avait créé le genre Homo. Détruire l’espèce humaine ne lui posait pas grand souci, en réalité. Par contre, elle s’était mise dans un sacré bourbier en créant cette histoire de fin du monde des Humains. 

Pour cause, dans son histoire, si le monde des Humains est détruit, les Humains ne seront pas les seuls à périr. Non, il y aura aussi beaucoup de créatures que Karana affectionne encore plus, comme les tilleuls, les koalas, les lamantins. Mais, pas seulement, il y a aussi toutes les autres espèces intelligentes en dehors de la Voie lactée, sans oublier les âmes piégées dans la matière noire et le monde jumeau du monde des Humains, le monde des Alchimistes… 

Karana se disait qu’elle aurait dû mieux réfléchir en insufflant le désire de détruire le monde des Humains à son principal antagoniste. Mais, maintenant, c’était fait. Cette partie était déjà partie à la Matérialisation… Comment faire ? La seule manière de réparer les choses semblait alors de sauver le monde des Humains et donc de laisser Fiona gagner. Happy end, et voilà… 

Mais, Karana hésitait vraiment. Cette destruction du monde des Humains pourrait aussi lui permettre de faire table raz et de recommencer de nouvelles civilisations. Le problème quand on est écrivaine de mondes, c’est que le bureau n’offre que très peu de place aux univers complexes comme les multivers, donc les mondes avec des mondes parallèles internes. Le grand univers que Karana a créé comptait 13 mondes. Et, malheureusement, elle avait même été jusqu’à créer une espèce, appelée les fées géantes, qui sont capables, elles-aussi, de créer des mondes !

Un vrai casse-tête, pensait Karana, suspendue sur son clavier. Désormais, son multivers était comme un fichier trop compressé qui n’a plus aucune place pour s’exprimer. Elle ne pouvait plus créer de mondes, plus aucune civilisation, nada. 

La seule solution restait de détruire quelques mondes déjà créer pour en faire d’autres… Elle ne voyait que ça. En plus, en créant le monde des Humains et celui des Alchimistes, nés en même temps (le 12e et 13e monde), cela a eut pour répercussion de supprimer le monde le plus proche : celui des Nomades. Voilà pourquoi la créature la plus puissante jamais créée par Karana fut réduite à se cacher dans d’autres mondes, dont dans celui des Humains. 

Et, la ville de Togrof, non existante sur les cartes, presque invisible aux yeux des humains sauf des plus réceptifs, est devenu le parfait repère des Nomades perdus. Le pire, c’est que la destruction du monde des Humains et la création du monde des Humains et de celui des Alchimistes ont eu lieu sans qu’elle écrive quoi que ce soit. En fait, ce sont les fées géantes, toutes seules, qui ont décidé de créer de nouveaux mondes et d’en détruire un pour faire de la place. La création de Karana l’avait complétement dépassée. 

Au bureau, ses supérieurs sont d’ailleurs furax à cause de cela. « Tu ne pouvais pas créer quelque chose de simple ? » demandait son boss. Mais, Karana n’aimait pas la simplicité.

Alors, détruire ou pas les Humains ?  se demandait-elle en regardant son écran, les mains sur les tempes. Alors que Karana discutait avec elle-même dans son esprit, elle entendit soudainement la porte du petit restaurant rural s’ouvrir dans un tintement de clochette.

Elle entendit des pas et quelqu’un s’asseoir au bar. Les yeux toujours rivés sur son écran, elle ne releva pas les yeux pour regarder le nouvel arrivant. Mais, c’était sans compter sur une divine odeur qui vint lui secouer les narines. 

L’odeur, subtile, venait du bar. Karana releva les yeux doucement de son écran pour les figer vers l’homme assis au bar, une chemise à carreau sur le dos. 

Elle ferma les yeux, inspira à nouveau les effluves qui se dégageaient de l’homme. Soudain, ses canines pointèrent de nouveau leur nez. 

Elle rouvrit les paupières. Maintenant, elle en était certaine :

C’était un Humain.

Même pas besoin de se déplacer pour le repas, se dit-elle. Servi sur un plateau…

TO BE CONTINUED…


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