La dernière expérience (nouvelle SF du multivers Karana)

« Freine ! Freine ! »

Sur la route de Mont Hammer, les pneus de la caisse crissent. En face, un camion surgit. Crimson a le pied scotché à l’accélérateur, il tourne le volant et opère un dérapage digne d’un film avec Bruce Willis.

Les cheveux blonds de Becky volent au vent. Elle s’agrippe à l’accoudoir, plantant ses longs ongles noirs dans le cuir café. Elle a les yeux ronds. Crimson regarde frénétiquement dans les rétros. La voiture de police est toujours derrière.

La vieille décapotable vintage fait des bruits bizarres quand Crimson passe les vitesses. Elle va lâcher.

Soudain, le moteur, situé à l’arrière, commence à fumer.

– C’est pas bon ça, pense Crimson, tout haut.

Pour autant, il ne lâche pas l’accélérateur.

Il préférait certainement avoir un accident que d’aller en cellule. Il a vécu une partie de son enfance enfermé dans le Centre des Fusions à cause de sa puce RFID défectueuse.

– Comment ça, « pas bon » ?

Becky a un ton un peu énervé. Il y a de quoi. En même temps, après un sauvetage à main armée, le vol d’une voiture et une course poursuite avec les poulets, son agacement est assez évident.

– Ça va là-derrière ? demande Crimson en tournant la tête vers la banquette.

Et, alors que la voiture est lancée à pleine allure, le moteur fumant, le regard de Crimson détourné de la route, un autocop déboule en plein milieu de la voie.

Crimson n’a pas le temps de freiner, l’autocop balance son bras mécanique sur le véhicule. La force herculéenne du robot policier de 2 mètres de haut fait alors décoller la voiture et la projette vers l’avant.

Un tonneau, puis deux. La voiture retombe sur ses roues, cabossée. Cette fois, elle est vraiment morte.

À l’intérieur, Crimson est un peu sonné, il s’est pris l’airbag. Il s’est visiblement tapé la tête, il saigne. Mais, il est conscient.

Becky aussi. Elle n’arrête pas de jurer. Elle s’est blessée au niveau du nez.

Amochés, les deux tourteaux sortent de la voiture. Mais, deux autocops armés de mitraillettes les attendent en les braquant avec leurs bras, le canon prêt à bombarder.

– Fait chier, dit alors Crimson en essuyant le sang sur son front.

– Les mains en l’air ! Sortez tous du véhicule, dit alors une policière humaine.

Elle était accompagnée de deux autres agents humains et faisait concert avec les autocops.

Crimson et Becky lèvent les mains au-dessus de la tête. La pluie tombe sur la ville, la voiture fume.

– J’ai dit, sortez tous de la voiture, répète la femme flic.

Quand faut y aller.

Et c’est là que je suis sortie de la voiture, prête à s’embraser.

Je pense que les flics n’étaient pas prêts à voir une gamine avec de petites nattes rousses sortir de ce tacot.

La fliquette baisse légèrement son arme, un peu démunie.

– Les mains au-dessus de la tête, finit-elle par dire.

Mais… Je ne me suis pas évadée pour repartir d’où je viens.

– Ça ne va pas être possible, dis-je.

Ma réponse n’était visiblement pas celle qu’elle attendait. Elle relève son arme vers moi.

– J’ai dit « les mains au-dessus de la tête » ! crie-t-elle, le visage crispé. Ne m’oblige pas à répéter, petite.

Petite ? C’est qui que tu traites de « petite » ? Attends que j’attrape ce que j’ai dans mon sac. Tu vas moins rigoler ma grande.

*fouille, fouille*

Ah, ça y est, je les ai.

Crimson, Becky, il est l’heure de se faire la malle.

Les deux zozos sont toujours derrière moi, ils pensent qu’ils vont aller en cellule. Mais… j’ai plusieurs tours dans mon sac.

Littéralement.

– Je suis désolée, dis-je alors vers la fliquette.

Je ne peux pas m’empêcher de sourire. La situation est si excitante. C’est la première fois que j’utilise ces petits joujous.

Trois, deux, un…

Alors que la flic me braque avec son arme, je sors mes deux grenades faites maison. Les poulets n’ont même pas le temps de réagir que je dégoupille et lance les deux projectiles dans leur direction.

J’espère qu’ils vont marcher, j’ai mis du temps à les faire.

Dès qu’ils atterriront au sol, ils se déclencheront dans les 3 secondes suivantes et propulseront 0,8 kg de clous rouillés.

Je balance les deux bombes sur les flics, puis je cours en direction de mes deux sauveurs.

Crimson et Becky me suivent, et on court tous ensemble vers le pont suspendu de Mont Hammer.

On entend la déflagration et des cris derrière nous. Mais, on entend aussi les pas métalliques et lourds des autocops qui nous poursuivent.

Et, alors qu’on court sur le pont, une idée me traverse.

Finalement, c’est quoi le pire : être captif toute sa vie ou être mort ?

Honnêtement ? Je préfère la seconde option désormais.

J’attrape les mains de Crimson et de Becky en pleine course et je les entraîne derrière la balustrade.

– On ne va pas sauter quand même ? dit Becky, essoufflée.

– Ne pose pas de questions dont tu connais la réponse, dis-je.

Becky, d’un côté, Crimson, de l’autre. Je les pousse tous les deux avant de sauter à mon tour.

Et on tombe.

Quand on saute, on a un peu l’impression d’être au ralenti, alors qu’on tombe comme une pierre. Mais, en fait, ça va beaucoup plus vite qu’on ne le pense.

Là, on s’écrase dans l’eau noire qui clapote sous le pont.

Le choc est brutal, mais au moins, on est vivants.

La puce de Crimson vibre aussitôt. Elle n’a jamais été stable, mais sous l’eau, elle s’emballe.

Becky hurle, ses ongles lacèrent ma peau, elle s’accroche à moi, mais je la tire vers la rive. Je suis petite, mais j’ai de la force. On rampe sur le béton glissant, les poumons brûlants.

Au-dessus, sur le pont, les autocops balayent la nuit et la pluie de leurs yeux rouges. Ils hésitent. Pas sûr que ces tas de ferraille sachent nager. Tant mieux.

Crimson me fixe, souffle coupé :

– Jade… tu nous caches quoi encore ? Pourquoi ils envoient CINQ flics à tes trousses ?

Toujours la même question.

Il me connaît depuis qu’il est gosse, depuis qu’on a grandi ensemble au Centre des Fusions, mais il n’a jamais compris.

Je ne suis pas comme lui. Je ne suis pas née, moi.

Je suis une « Implantée », un être conçu en laboratoire. Sa puce, elle, a été implantée dans sa peau.

Moi, je suis la puce.

Le Dr. Harrisson a personnellement veillé à mon développement, même si je faisais partie d’une grosse fournée d’autres enfants Implantés. Il m’a gardée, fièrement, comme son chef-d’œuvre, auprès de lui. Il ne veut pas que je me fasse adopter, comme tous les autres enfants comme moi.

Non, il veut que je sois sa fille. Mais, je n’ai pas cette capacité. De le voir comme un père.

Il me laissait grandir avec les autres enfants du Centre pour tester si je pouvais « apprendre » à ressembler à une humaine. J’ai copié les rires, les larmes.

Mais je ne ressens pas comme eux. Je reste une étrangère.

Voilà pourquoi ils me voient tous encore comme une gamine : ils ne savent pas que j’étais déjà là avant leur naissance, et que je serai encore là quand leurs os seront poussière. Malgré le fait que je grandisse très lentement désormais, j’ai appris de toutes ces années.

Mais, soudain, ma nuque brûle. Ça vibre, ça chauffe.

Harrisson.

Ce vieux fou n’a jamais lâché son jouet.

Je tombe à genoux. Sa voix grésille dans ma tête : « Tu n’étais pas censée sortir », dit-il.

Je comprends alors l’évidence : mon implant est un dispositif de contrôle. Harrisson avait tout prévu. Je ne peux pas m’échapper. Il ne me laissera pas m’échapper.

J’ai été conçue au Centre, j’y ai vécu plus de trente ans. Assez de temps pour rencontrer Crimson et Becky. Et, pour le docteur, si je suis née au Centre, je devais y rester.

Pour toujours.

Je ne me suis jamais demandé ce qu’il se passerait si je me faisais la malle.

Je ne pensais pas qu’il irait jusque là. Mais, maintenant, ça me parait inévitable.

C’est alors qu’une voix robotique résonne dans mon crâne. « Protocole de destruction activé ».

Inévitable, je vous disais.

Crimson me secoue, paniqué. Becky crache encore de l’eau. Je me redresse. Je regarde Crimson et Becky, apeurés par la situation.

En me libérant, en restant à mes côtés, ils se condamnaient. Je ne peux pas les entraîner là-dedans.

– Fuyez, dis-je.

– Pourquoi ? fait Crimson, yeux écarquillés.

Le bourdonnement est plus fort. Les projecteurs des autocops percent la pluie. Je me retourne une dernière fois. Mon sourire est amer.

– Il me veut pour lui tout seul.

Crimson n’avait pas compris. Mais, c’était imminent.

Alors, sur le sol goudronné et mouillé, je me mets à courir sous la pluie, laissant mes acolytes en plan.

Je sens mon corps s’embraser de l’intérieur, puis mon cœur mécanique se met alors à brûler.

Je vais exploser.

J’étais un simple protocole en attente.

Et, alors que je m’élançais, je sens l’intérieur de mon âme faite de métaux se fendre. J’explose et la lumière engloutit le pont, les robots, la pluie, la nuit entière.

Et moi, Jade, une Implantée du Centre des Fusions, je disparais, enfin, après des années en attente de la liberté. 

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