« Si je livre mes hommes qui ont tué les colons, pour qu’ils soient jugés selon vos lois, livrerez-vous les hommes qui ont tué nos femmes pour qu’ils soient jugés selon nos lois ? », aurait dit un jour Kintpuash de la tribu Modoc, à la tête de 180 guerriers pendant la guerre des Modocs.
Sa tribu, obligée de quitter ses terres ancestrales colonisées par les Blancs, a cherché un nouveau foyer en ratissant les États-Unis, expulsée de toutes parts.
Finalement, après avoir tué le général Edward Canby, celui qu’on appelait « Captain Jack » fut exécuté par la corde. C’était en 1873.
Aujourd’hui, les peuples amérindiens existent encore, le plus souvent relégués aux réserves, zones dédiées à la préservation de la culture des peuples autochtones.
Des zones où les Amérindiens ont gardé leurs lois et leurs croyances, mais par contrainte, captifs des colons dont le pouvoir s’étend même dans leurs terres et partout ailleurs.
L’injustice est le mot qui revient le plus en écoutant les témoignages d’héritiers de ces cultures. Mais, c’est peut-être ce que diraient les Européens si l’histoire s’était passée autrement. Si, dans une autre dimension, l’Amérique n’avait jamais été envahie.
Vers l’ouest, où personne ne marche
Le bateau tangue sur la mer déchaînée. Dieu n’est pas avec l’Amiral aujourd’hui, mais il espère qu’il a entendu ses prières. Le mât craque et le Santa Maria s’apprête à tomber entre les mains sableuses d’Hispaniola.
Face au navire en difficulté, une troupe de Taïnos les regarde depuis les hauteurs. Le cacique taïno, Bohecio, regarde la scène accompagné de sa jeune sœur, Anacaona, âgée de seulement une vingtaine d’années.
Les hommes pâles s’échouent sur la rive. Le chef du clan voit alors plusieurs hommes sortir des cales, les mains ensanglantées. Beaucoup toussent, certains s’effondrent.
Il lance un regard à ses plus proches hommes.
– Les géants de l’Est sont revenus, dit alors sa sœur, en le regardant de plus bas.
Il esquisse un sourire.
– Ce ne sont pas les mêmes, ceux-là sont plus faibles, répond le chef.
Derrière lui, ses hommes rapportent des paniers de maïs, de manioc et même de l’or. L’idée ? Offrir ce que désirent les hommes blancs pour qu’ils repartent au plus tôt.
Sur la plage, un homme attire l’attention de Bohecio. Grand, du moins plus grand qu’il ne l’était, une barbe mal taillée et poussiéreuse, un chapeau étrange sur le crâne.
Librairie Mollat
– Et donc, ça, c’est Christophe Colomb ? demande une jeune fille au fond de la salle.
La professeure Fiona Diaz ferme son livre et dépose son marque-page entre les feuillets.
– C’est bien ça. Christophe Colomb était convaincu d’arriver au niveau des Indes, mais il venait de « découvrir » le Nouveau Monde, l’Amérique, durant l’hiver 1492.
Tous prennent des notes dans la salle, bien que cette information demeure bien connue du public. Dans la salle, prêtée par la librairie Mollat, une dizaine de personnes sont venues pour l’événement littéraire.
La professeure Diaz était bien conscience que les personnes présentes en cet instant n’étaient pas venues pour entendre la lecture de son livre.
En fait, dans la salle principale, privatisée pour l’occasion, une cinquantaine de personnes attendaient l’auteur des Fourmis, Bernard Werber, qui avait sorti son livre un an auparavant.
Mais, afin de rendre cet événement encore plus inclusif, plusieurs maisons d’édition et leurs auteurs ont été invités.
C’était donc le cas du professeur Diaz et de sa maison d’édition. Trois autres auteurs servaient d’ailleurs à faire patienter le public, se succédant, chacun leur tour, dans la petite salle annexe de la librairie bordelaise.
Le professeur Diaz a droit à seulement dix minutes pour faire la lecture de certains extraits de son ouvrage et répondre aux questions de ses éventuels lecteurs.
Mais, comme à chaque événement littéraire, elle ne vendrait aucun livre. Elle le savait, mais elle continuait.
Personne ne s’intéressait à l’histoire de l’Amérique. Mais, voilà, une dizaine de personnes étaient quand même présentes, cette fois-ci. Il fallait les honorer.
– Et pourquoi les gens « s’écroulaient » en sortant du bateau ? demande un jeune homme.
– Parce qu’ils étaient malades. Beaucoup d’entre eux avaient déjà la variole avant de monter sur le bateau, deux mois auparavant. En mer, la trentaine de marins vivaient également dans l’humidité, la crasse et dans le sang purulent. La maladie circulait, les plaies s’infectaient.
Alors qu’elle finit son explication, d’un coup, le professeur Diaz sent sa tête tourner. Tout se brouille autour d’elle et les quelques lecteurs potentiels dans la salle semblent glitcher en rose et bleu.
Mais, cela ne dure que quelques secondes avant que tout redevienne normal.
– Madame ? demande un jeune homme.
L’autrice cligne des yeux et regarde de nouveau la petite assemblée.
– Excusez-moi, vous avez posé une question ?
Le jeune homme hoche la tête et répète sa question :
– C’est ça qui a tué Christophe Colomb ?
Le professeur Diaz esquisse un petit sourire.
– Non, ce n’est pas cela. Mais si vous désirez savoir ce qui a ôté la vie du navigateur Christophe Colomb, vous pouvez le découvrir sous un tout nouvel angle, à travers les récits de mes ancêtres.
Le professeur Diaz montre la couverture de son livre à l’assemblée.
– C’est une réalité peu étudiée à l’école et c’est pourquoi j’ai décidé de rédiger ce livre. Pour que le mémoire de mes ancêtres perdure et que la vérité reste dans nos esprits.
Soudain, son éditrice apparait et lui annonce que son temps est terminé.
L’écrivaine remercie le public, mais aucun ne se lève pour lui acheter un ouvrage.
Un autre jeune auteur prend le relais. Le professeur Diaz sort alors de la salle après avoir remballé rapidement ses exemplaires.
– Ne le prends pas mal, mais si tu veux vendre, il faut que tu te vendes, lui dit alors son éditrice après avoir refermé la porte.
– Je sais. Tu n’as pas idée à quel point c’est démotivant que personne ne s’intéresse à ton histoire.
Les deux femmes se saluent et le professeur Diaz prend la direction de la sortie. La librairie est en train de se remplir doucement.
Une fois dans la rue, elle a besoin de décompresser et se dirige vers son café préféré à Gambetta.
Comme à son habitude, elle prend un expresso et une limonade. Elle reprend son livre et y annote quelques éléments.
Le professeur Diaz aimait bien faire ça pour améliorer son écriture. Mais, alors qu’elle travaille, une voix vient perturber sa quiétude :
– Professeur Diaz ?
Elle lève les yeux et voit alors un jeune homme, plutôt bien habillé, qui semble la reconnaître. Mais, en le regardant un peu mieux, c’est vrai qu’il lui disait quelque chose.
– C’est Nicolas, de l’université, j’étais votre élève, dit-il.
Ça y est, son visage lui revient. Elle se souvenait de peu d’élèves comme elle dispensait surtout en CM. Mais, Nicolas venait régulièrement poser des questions après le cours.
– Mais oui ! Nicolas… Alors, tu as fini ta licence d’archéologie ?
– Non, malheureusement, j’ai dû mettre mes études en suspens. En fait, j’ai voulu faire une année sabbatique, je pars en voyage dans un mois.
Il baisse les yeux et semble fixer l’ouvrage du professeur Diaz. Sur la couverture, il est écrit : « Vers l’ouest, où personne ne marche, par Fiona Diaz, professeure d’histoire ».
– C’est marrant ça, dit le jeune homme en pointant le livre du doigt. J’ai justement vu que vous aviez écrit un livre. Et, ce qui est drôle, c’est que c’est en Amérique que je pars bientôt.
Fiona baisse les yeux avec un sourire.
– La terre indomptable, dit-elle d’une petite voix. Vous allez adorer.
– Vous y êtes déjà allé ?
– J’y suis née.
– C’est vrai ? Mais, c’est génial, dit-il. Ça vous dérange ? demande-t-il en montrant la chaise en face de Fiona.
Elle n’a pas le temps de répondre que le jeune homme s’installe déjà à sa table et commande un café allongé au serveur.
– Je ne savais pas que vous étiez né en Amérique. C’est comment là-bas ? demande alors Nicolas, visiblement très intéressé par le sujet.
Beaucoup de gens qui lui posaient des questions sur l’Amérique le faisaient par politesse. Mais, Nicolas a les yeux pétillants, son attention ne part pas vers d’autres points d’intérêt alentour.
– Oui, je viens de Cuba.
– Et votre famille a toujours vécu en Amérique ?
– Oui, comme la plupart des Américains. Et, comme je l’explique dans le livre, mes ancêtres étaient taïnos.
– Désolé de la question, mais on connait très peu de choses sur la culture américaine, comme pour la culture africaine. Ça nous parait si éloigné de nous, les Européens. Dans la croyance populaire, les Américains n’ont pas internet ni l’eau potable, par exemple, c’est vraiment le cas ?
Fiona rit franchement en faisant « non » de la tête. Elle manque presque de s’étouffer avec son café.
– Non, non, rassurez-vous, nous avons internet et de l’eau potable ! Vous savez, nous acceptons les étrangers, même si certaines zones demeurent très fermées. Mais, nous avons importé ce qui nous intéressait le plus des cultures occidentales, ce qui montre que les Américains sont ouverts à la rencontre. Par contre, en effet, certaines zones n’ont pas l’eau courante ou l’accès à des antennes pour internet. Mais, c’est rare maintenant, et clairement, ça a beaucoup évolué ces dix dernières années. Ça se démocratise de plus en plus.
Nicolas semble un peu surpris. Il pensait certainement, comme beaucoup de gens, que les Américains vivaient comme à l’âge de pierre.
– Honnêtement, je ne me suis pas intéressé beaucoup à l’histoire de l’Amérique. Je devrais peut-être, comme j’y vais dans peu de temps. Je pars pour Haïti en premier, puis je verrai.
Fiona sirote un peu de limonade tout en jetant un œil à son ancien élève.
C’est plus fort qu’elle, il faut qu’elle en parle.
– Tu sais, c’est justement sur la zone où Christophe Colomb a accosté en 1492 lorsqu’il a « découvert » l’Amérique. C’est d’ailleurs Florentin Amerigo Vespucci, qui préparait ses voyages, qui a donné son nom à l’Amérique lorsque Colomb est revenu en Espagne, après avoir compris qu’il n’avait pas posé le pied aux Indes. D’ailleurs, en Amérique, nous ne nous appelons pas les « Américains » entre nous… C’est un nom donné par les Européens que le continent n’a jamais accepté.
Sous la passion pour cette histoire, Fiona se rend compte qu’elle a tutoyé Nicolas. Elle s’excuse et celui-ci lui propose donc de continuer sur cette lancée.
– Tu veux bien me raconter ? J’ai du temps devant moi et j’ai bien envie de savoir ce qui m’attend.
Fiona regarde sa montre. Un geste habituel, mais qui n’a aucun sens en cet instant, car personne ne l’attend. Elle accepte donc sa demande, toujours heureuse de raconter l’histoire de ses ancêtres, souvent oubliée ou modulée par les livres d’histoire européens.
D’ailleurs, en regardant sa montre, Fiona remarque un détail étrange, il n’y a pas d’aiguilles sur la cadran. Elle repose le bras sur la table.
– Je vais te raconter ce qui s’est vraiment passé, dit-elle. Mais, attention, ta vision risque de ne plus être la même après ce que je vais te révéler.
Nicolas commande un autre café, bien décidé à rester à l’écouter jusqu’à la tombée du jour.
L’arrivée des géants
Ils étaient trente-neuf marins à bord, mais nombre d’entre eux étaient déjà mal en point en arrivant aux Indes. Du moins, en arrivant à ce qu’ils pensaient être les Indes, alors que le Santa Maria chavirait sur la côte d’Hispaniola, au niveau de l’île d’Ayiti.
Même en arrivant sur place, l’Amiral ne savait pas qu’il n’était pas en Asie. Ce n’est qu’en rentrant au pays et en décrivant ce qu’il y avait vu, paysages et cultures de maïs, que les savants espagnols ont soulevé des incohérences avec ce qu’ils connaissaient des contrées asiatiques.
De son vivant, Christophe Colomb n’a jamais voulu admettre son erreur. Mais, malgré tout, il demeure, dans les esprits de tous, comme l’homme qui a « découvert » le Nouveau Monde.
Mais, les Américains avaient déjà vu des étrangers avant que Colomb ne fasse naufrage sur l’île.
Bohecio avait déjà accueilli des hommes et des femmes du Nord, des marchands en quête de nouveaux horizons, quelques années auparavant. Ses parents, avant lui, avaient vu ces mêmes hommes, bien plus grands de taille, encore des décennies avant cela.
L’entente fut cordiale, bien que les deux peuples ne parlaient pas le même langage. La famille de Bohecio avait offert des vivres et le coucher à leurs invités, lesquels étaient repartis avec du maïs, des graines, mais aussi des fourrures et bien d’autres cadeaux.
De leur côté, les géants du Nord avaient offert de la viande, des animaux, mais aussi des amulettes avec des symboles étranges.
Le peuple taïno n’avait pas subi de violence de leur part, mais il savait que leurs cousins nord-américains avaient eu moins de chance.
Visiblement, les hommes du Nord avaient préféré poser leur drapeau là où la neige tombe, tout au nord du continent.
Cette fois, les hommes qui venaient sur leur plage étaient différents. Un peu plus petits, mais toujours des géants, blancs de peau.
Le chef de la tribu décide d’aller les accueillir, comme il l’avait fait avec les hommes du nord. Il s’accompagne de plusieurs guerriers portant maniocs, maïs et or.
Bohecio descend la roche sans difficultés, il en avait l’habitude. Sa sœur, Anacaona, le suit.
Dans la culture américaine, les femmes ont une place égale à celle des hommes. Il ne viendrait pas à l’idée d’un natif de violenter son épouse ou une autre femme, même si elle n’appartient pas à son clan.
En emmenant sa sœur, bien plus jeune que lui, le chef du camp ne pensait pas que cela aurait des répercussions.
Et pourtant…
Gambetta
– La sœur du chef a été violée par les européens ?
Fiona boit une gorgée de son second café.
– Ce n’est pas aussi simple que ça. Mon ancêtre, Anacaona, a eu le temps d’avoir plusieurs enfants avant de mourir par la corde. Une exécution ordonnée par le gouverneur espagnol Nicolás de Ovando. Parmi ses enfants, il y a celle qui a fait perdurer ma lignée, Higuemota. C’est le seul de ses enfants dont on retiendra le nom dans l’histoire, mais elle n’était pas fille unique. Higuemota a été donnée en mariage à un Espagnol. C’est pour cela qu’on se souvient d’elle. Mais, peu de gens le savent, Higuemota était également la fille illégitime d’un Européen.
– Attends, tu es la descendante du chef de cette tribu ?
– Oui, du côté de ma mère. Mon père, lui, était un nomade et vivait ici et là. Après la mort de son frère, Anacaona est devenue la cheffe du clan. Elle était résistante taïno et reine, donc on peut dire que j’ai du sang royal.
– Raconte-moi la suite, je veux savoir, dit alors Nicolas.
1492, Hispaniola
Bohecio accueille donc Christophe Colomb et les hommes qui l’accompagnaient.
L’Amiral a la barbe grisonnante, vraisemblablement remplie de sable et de sel. Certains de ses hommes toussent et ont des cloques sur le visage. Le pus s’échappe des plaies tandis que certains avaient déjà succombé sur le sable.
Bohecio prend d’ailleurs soin de ne pas trop s’approcher des hommes venus de l’est.
Certains jurent en galicien, en basque, d’autres regardent sa sœur avec un regard que le chef reconnaissait comme malveillant.
Il accompagne Colomb et les hommes qui lui restaient dans leur village.
L’Amiral, ne voulant pas admettre le naufrage du Santa Maria, décide de donner un nom à sa ruine : la Navidad. Noël, pour donner de l’espoir. Il en ferait alors un fort pour leurs prochaines excursions.
Colomb avait vu l’or dans les paniers finement tissés en fibres. Lorsqu’il rapporterait cela au pays, il savait qu’il serait acclamé pour sa bravoure. Le Nouveau Monde deviendrait une terre espagnole et l’or de cette terre serait alors à la couronne.
Les Européens suivaient alors les Taïnos. Ces derniers leur offraient le couvert, avec du manioc et du maïs grillé au feu dans des feuilles de bananiers. Des hamacs avaient été préparés pour les invités.
De leur côté, les Européens n’avaient pas grand-chose à offrir, si ce n’est des chevaux et quelques denrées.
En fait, depuis deux mois d’expédition, Christophe Colomb n’avait pas vraiment réfléchi à ce qu’il pourrait offrir aux habitants des Indes, mais davantage à ce qu’il pourrait prendre, ramener et exhiber à la cour.
Puis, vient alors la nuit noire, sans lumière si ce n’est les étoiles.
Les autochtones se couchaient tôt, au rythme du coucher de soleil. Mais, les Européens aimaient bien veiller. Alors que tous les Taïnos étaient endormis, il restait quelques hommes de Christophe Colomb éveillés au coin du feu.
Approuvé par Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, le voyage vers les Indes de Colomb était plus difficile que prévu, entre la faim et la maladie. Les hommes, fraichement débarqués, avaient envie de décompresser.
Parmi les hommes encore éveillés, il y avait notamment le commandant de la Niña, Vicente Yáñez Pinzón et plusieurs de ses hommes.
Alors qu’ils discutaient et plaisantaient au gré des brasiers, les hommes virent Anacaona s’éloigner du camp avec deux de ses suivantes.
Les Européens avaient déjà eu cette discussion.
« On prendra les femmes », avaient dit certains. Et c’était prévu. Colomb avait prévu de ramener des vivres, de l’or, mais aussi des esclaves ainsi que des femmes. Après deux mois en mer, c’était une manière assez commune de se défouler, aussi horrible que ce soit.
Les dix hommes se lèvent alors de leur place et suivent les trois femmes américaines. Elles étaient parties pour faire leurs besoins dans les bois, à un kilomètre du camp.
Les Américains avaient l’habitude de s’éloigner le plus possible du lieu où ils dormaient ou mangeaient pour faire leurs besoins. Une petite clairière au milieu des arbres semblait être les toilettes collectives du clan.
L’une des femmes, le visage tuméfié par des cloques purulentes, était justement en train de faire ses besoins dans le sol quand les dix hommes sont arrivés sur place.
La femme qui faisait ses besoins avait une marque étrange sur la joue, elle s’essuie rapidement et se couvre en les voyant.
Anacaona demande tout de suite ce qu’il faisait ici. Les hommes américains attendaient généralement que les femmes aient fini leurs affaires avant d’aller aux petits coins.
C’est alors que les dix hommes attaquèrent les trois femmes. Trois hommes sur chacune d’entre elles, les tenant fermement, les empêchant de crier, de se débattre et les violant à tour de rôle. Chaque homme était passé sur chaque femme dans une ronde infinie.
Dans ces minutes d’horreur, l’une des suivantes avait été tuée, étranglée par un homme en plein acte. Quant aux deux autres, elles furent assommées avant que les hommes ne repartent au campement.
Au petit matin, les hommes de Colomb étaient déjà repartis au nord de leurs deux autres navires. Les hommes du navigateur avaient dû raconter ce qu’il s’était passé. N’étant pas assez nombreux, Colomb avait alors ordonné leur départ précipité afin de revenir mieux préparé.
Une bonne nouvelle pour le peuple qui ne voulait pas subir de nouvelles violences et qui était également très inquiet quant aux malades qui se trouvaient sur le bateau.
Anacaona a été retrouvée inconsciente par son frère et lui avait alors raconté ce qu’elle avait vécu.
– Tu seras vengée, aurait-il dit à sa sœur, alors qu’elle était alitée.
Des mots qui sonnaient comme une malédiction. Sauf qu’il ne crut pas si bien dire.
Tandis que Colomb était en mer, il avait hâte de rejoindre sa patrie afin de raconter ce qu’il avait vu et de préparer sa nouvelle expédition.
Cette fois, il voulait davantage d’hommes afin de ramener un maximum d’or, mais aussi d’esclaves. Il comptait aussi préparer la colonisation des Indes afin de laisser des hommes sur place pour miner le métal jaune.
De l’autre côté de la rive, Anacaona attendait maintenant un enfant. Enfant issu d’un viol, mais qu’elle ne pouvait se résoudre à abandonner. Elle mena donc sa grossesse.
Les chamanes du clan examinaient régulièrement la future maman ainsi que les guerriers qui étaient entrés en contact avec les Européens. Mais, heureusement, les hommes blancs n’étaient pas restés assez longtemps pour avoir transmis leurs maux aux Américains.
La peste de l’autre rive
De son côté, alors que Colomb était en mer, hâtif de son prochain voyage, plusieurs de ses hommes commencèrent à tousser encore plus sévèrement, crachant du sang, vomissant de la bile, les hommes se grattaient jusqu’au sang et certains se plaignaient de douleurs intenses au niveau des os du nez.
Arrivés à terre, la situation était critique. De nombreux hommes étaient très malades.
Les premiers furent ceux qui avaient violenté ces trois femmes américaines. Mais, d’autres hommes commencèrent aussi à tomber malades.
Les hommes dormaient tous dans les cales. Ils ne pouvaient pas se laver, nettoyer leurs plaies, ils baignaient dans leurs urines et dans le sang de leurs congénères. C’est comme cela que la maladie se propagea.
En débarquant, plusieurs hommes déjà contaminés avaient pris du bon temps avec des filles de joie.
Les premiers contaminés, eux, avaient tous fini par périr. Avant de succomber, ils avaient tous perdu leur nez et s’étaient retrouvés le derme à vif à force de se gratter.
La maladie se propageait vite, les médecins n’avaient jamais rien vu de tel. En Espagne, en Italie, puis en France.
Les malades se grattaient, voyaient leurs os se casser, avaient des hallucinations. L’issue était presque toujours la mort.
Les cadavres finissaient par s’entasser et, dans les rues, le « mal français » se murmurait, parfois appelé « mal espagnol », chacun se renvoyant la balle. On l’appela également la « nouvelle peste » ainsi que la « peste de chair ».
Mais, ce n’est que plus tard que la maladie fut réellement identifiée comme étant… la syphilis.
Gambetta
– Ils avaient attrapé la syphilis ? Mais, les livres d’histoire ne parlent pas de ça !
Nicolas avait raison. Seuls les Américains se léguaient cette histoire et quelques scientifiques et historiens européens qui connaissaient la vérité.
– Quelques années après le premier voyage de Colomb, vers 1497, la syphilis a envahi la France et l’Italie, ainsi que l’Espagne. Mais, on racontait déjà, via des journaux médicaux d’époque, que la maladie était déjà présente plusieurs années auparavant, dès le retour de l’Amiral sur terre ferme. Ma famille a conservé des écrits qui datent de 1696 et, selon eux, la syphilis était déjà très active en Amérique, dès le XIVᵉ siècle.
– Alors, ça veut dire que les Européens ont ramené la syphilis d’Amérique ?
Fiona sourit à son interlocuteur.
– J’en parle justement dans le livre. Les Américains combattaient déjà cette infection sexuelle avec divers traitements à base de racines, de bois aussi et d’ail. Mais, globalement, ils avaient compris que la maladie se transmettait par le sang, les muqueuses et principalement sexuellement. Alors, les personnes identifiées comme malades, à cause des chancres, étaient marquées d’une sorte de « V » sur la joue, indiquant que personne ne devait les toucher.
– Et c’était le cas de la suivante de ton ancêtre !
– En fait, c’était aussi le cas de mon ancêtre, mais elle n’avait pas encore de symptômes. Elle a survécu à la maladie, heureusement.
La nuit commence à tomber, le bar se vidait, puis se remplissait de nouveau avec d’autres clients aux commandes plus alcoolisées.
– Si les hommes de Christophe Colomb n’avaient pas cédé si facilement à leurs bassesses dès la première nuit, les Européens auraient pu coloniser l’Amérique.
– Ils ont quand même essayé.
– Oui, l’homme ne sait pas toujours apprendre de ses erreurs. C’est pourquoi Christophe Colomb est quand même reparti pour d’autres expéditions. Mais, mon peuple était préparé, cette fois. Malgré des tentatives d’alliances, comme le mariage entre la fille d’Anacaona et un Espagnol, le peuple américain est resté très libre et toujours prêt face aux étrangers après cette nuit de Noël 1492.
Nicolas et Fiona quittent le bar. Nicolas raccompagne Fiona au tram. En attendant qu’il n’arrive, Nicolas laisse son numéro à Fiona, « pour en rediscuter, à l’occasion ».
– Et maintenant, tu penses que les Américains regrettent de ne pas s’être davantage mélangés avec les Européens ? C’est vrai, finalement, ça aurait pu aussi leur apporter de nombreuses richesses.
Fiona secoue la tête, tourne les yeux et voit le tram arriver. Et tout en attrapant sa carte de tram dans son sac, elle répond :
– Le mélange culturel est une bonne chose. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais revenir en arrière et changer ce qu’il s’est passé. Imagine des centaines de femmes abusées, des hommes tués et mutilés, des enfants réduits à l’esclavage, et des générations entières captives des lois et des règles d’hommes qui leur ont volé leurs terres. Ce qui est arrivé à l’Europe est regrettable, mais… ça aurait pu être bien pire si l’Amérique avait été colonisée.
Fiona reste sur cette leçon et quitte Nicolas en montant dans le tram. Sur les rails, elle finit par s’endormir, la tête contre la vitre.