« Si je livre mes hommes qui ont tuĂ© les colons, pour qu’ils soient jugĂ©s selon vos lois, livrerez-vous les hommes qui ont tuĂ© nos femmes pour qu’ils soient jugĂ©s selon nos lois ? », aurait dit un jour Kintpuash de la tribu Modoc, Ă la tĂȘte de 180 guerriers pendant la guerre des Modocs.
Sa tribu, obligĂ©e de quitter ses terres ancestrales colonisĂ©es par les Blancs, a cherchĂ© un nouveau foyer en ratissant les Ătats-Unis, expulsĂ©e de toutes parts.
Finalement, aprĂšs avoir tuĂ© le gĂ©nĂ©ral Edward Canby, celui qu’on appelait « Captain Jack » fut exĂ©cutĂ© par la corde. C’Ă©tait en 1873.
Aujourd’hui, les peuples amĂ©rindiens existent encore, le plus souvent relĂ©guĂ©s aux rĂ©serves, zones dĂ©diĂ©es Ă la prĂ©servation de la culture des peuples autochtones.
Des zones oĂč les AmĂ©rindiens ont gardĂ© leurs lois et leurs croyances, mais par contrainte, captifs des colons dont le pouvoir s’Ă©tend mĂȘme dans leurs terres et partout ailleurs.
L’injustice est le mot qui revient le plus en Ă©coutant les tĂ©moignages d’hĂ©ritiers de ces cultures. Mais, c’est peut-ĂȘtre ce que diraient les EuropĂ©ens si l’histoire s’Ă©tait passĂ©e autrement. Si, dans une autre dimension, l’AmĂ©rique n’avait jamais Ă©tĂ© envahie.
Vers l’ouest, oĂč personne ne marche
Le bateau tangue sur la mer dĂ©chaĂźnĂ©e. Dieu n’est pas avec l’Amiral aujourd’hui, mais il espĂšre qu’il a entendu ses priĂšres. Le mĂąt craque et le Santa Maria s’apprĂȘte Ă tomber entre les mains sableuses d’Hispaniola.
Face au navire en difficultĂ©, une troupe de TaĂŻnos les regarde depuis les hauteurs. Le cacique taĂŻno, Bohecio, regarde la scĂšne accompagnĂ© de sa jeune sĆur, Anacaona, ĂągĂ©e de seulement une vingtaine d’annĂ©es.
Les hommes pĂąles s’Ă©chouent sur la rive. Le chef du clan voit alors plusieurs hommes sortir des cales, les mains ensanglantĂ©es. Beaucoup toussent, certains s’effondrent.
Il lance un regard Ă ses plus proches hommes.
â Les gĂ©ants de l’Est sont revenus, dit alors sa sĆur, en le regardant de plus bas.
Il esquisse un sourire.
â Ce ne sont pas les mĂȘmes, ceux-lĂ sont plus faibles, rĂ©pond le chef.
DerriĂšre lui, ses hommes rapportent des paniers de maĂŻs, de manioc et mĂȘme de l’or. L’idĂ©e ? Offrir ce que dĂ©sirent les hommes blancs pour qu’ils repartent au plus tĂŽt.
Sur la plage, un homme attire l’attention de Bohecio. Grand, du moins plus grand qu’il ne l’Ă©tait, une barbe mal taillĂ©e et poussiĂ©reuse, un chapeau Ă©trange sur le crĂąne.
Librairie Mollat
â Et donc, ça, c’est Christophe Colomb ? demande une jeune fille au fond de la salle.
La professeure Fiona Diaz ferme son livre et dépose son marque-page entre les feuillets.
â C’est bien ça. Christophe Colomb Ă©tait convaincu d’arriver au niveau des Indes, mais il venait de « dĂ©couvrir » le Nouveau Monde, l’AmĂ©rique, durant l’hiver 1492.
Tous prennent des notes dans la salle, bien que cette information demeure bien connue du public. Dans la salle, prĂȘtĂ©e par la librairie Mollat, une dizaine de personnes sont venues pour l’Ă©vĂ©nement littĂ©raire.
La professeure Diaz Ă©tait bien conscience que les personnes prĂ©sentes en cet instant n’Ă©taient pas venues pour entendre la lecture de son livre.
En fait, dans la salle principale, privatisĂ©e pour l’occasion, une cinquantaine de personnes attendaient l’auteur des Fourmis, Bernard Werber, qui avait sorti son livre un an auparavant.
Mais, afin de rendre cet Ă©vĂ©nement encore plus inclusif, plusieurs maisons d’Ă©dition et leurs auteurs ont Ă©tĂ© invitĂ©s.
C’Ă©tait donc le cas du professeur Diaz et de sa maison d’Ă©dition. Trois autres auteurs servaient d’ailleurs Ă faire patienter le public, se succĂ©dant, chacun leur tour, dans la petite salle annexe de la librairie bordelaise.
Le professeur Diaz a droit à seulement dix minutes pour faire la lecture de certains extraits de son ouvrage et répondre aux questions de ses éventuels lecteurs.
Mais, comme à chaque événement littéraire, elle ne vendrait aucun livre. Elle le savait, mais elle continuait.
Personne ne s’intĂ©ressait Ă l’histoire de l’AmĂ©rique. Mais, voilĂ , une dizaine de personnes Ă©taient quand mĂȘme prĂ©sentes, cette fois-ci. Il fallait les honorer.
â Et pourquoi les gens « s’Ă©croulaient » en sortant du bateau ? demande un jeune homme.
â Parce qu’ils Ă©taient malades. Beaucoup d’entre eux avaient dĂ©jĂ la variole avant de monter sur le bateau, deux mois auparavant. En mer, la trentaine de marins vivaient Ă©galement dans l’humiditĂ©, la crasse et dans le sang purulent. La maladie circulait, les plaies s’infectaient.
Alors qu’elle finit son explication, d’un coup, le professeur Diaz sent sa tĂȘte tourner. Tout se brouille autour d’elle et les quelques lecteurs potentiels dans la salle semblent glitcher en rose et bleu.
Mais, cela ne dure que quelques secondes avant que tout redevienne normal.
â Madame ? demande un jeune homme.
L’autrice cligne des yeux et regarde de nouveau la petite assemblĂ©e.
â Excusez-moi, vous avez posĂ© une question ?
Le jeune homme hoche la tĂȘte et rĂ©pĂšte sa question :
â C’est ça qui a tuĂ© Christophe Colomb ?
Le professeur Diaz esquisse un petit sourire.
â Non, ce n’est pas cela. Mais si vous dĂ©sirez savoir ce qui a ĂŽtĂ© la vie du navigateur Christophe Colomb, vous pouvez le dĂ©couvrir sous un tout nouvel angle, Ă travers les rĂ©cits de mes ancĂȘtres.
Le professeur Diaz montre la couverture de son livre Ă l’assemblĂ©e.
â C’est une rĂ©alitĂ© peu Ă©tudiĂ©e Ă l’Ă©cole et c’est pourquoi j’ai dĂ©cidĂ© de rĂ©diger ce livre. Pour que le mĂ©moire de mes ancĂȘtres perdure et que la vĂ©ritĂ© reste dans nos esprits.
Soudain, son éditrice apparait et lui annonce que son temps est terminé.
L’Ă©crivaine remercie le public, mais aucun ne se lĂšve pour lui acheter un ouvrage.
Un autre jeune auteur prend le relais. Le professeur Diaz sort alors de la salle aprÚs avoir remballé rapidement ses exemplaires.
â Ne le prends pas mal, mais si tu veux vendre, il faut que tu te vendes, lui dit alors son Ă©ditrice aprĂšs avoir refermĂ© la porte.
â Je sais. Tu n’as pas idĂ©e Ă quel point c’est dĂ©motivant que personne ne s’intĂ©resse Ă ton histoire.
Les deux femmes se saluent et le professeur Diaz prend la direction de la sortie. La librairie est en train de se remplir doucement.
Une fois dans la rue, elle a besoin de décompresser et se dirige vers son café préféré à Gambetta.
Comme à son habitude, elle prend un expresso et une limonade. Elle reprend son livre et y annote quelques éléments.
Le professeur Diaz aimait bien faire ça pour amĂ©liorer son Ă©criture. Mais, alors qu’elle travaille, une voix vient perturber sa quiĂ©tude :
â Professeur Diaz ?
Elle lĂšve les yeux et voit alors un jeune homme, plutĂŽt bien habillĂ©, qui semble la reconnaĂźtre. Mais, en le regardant un peu mieux, c’est vrai qu’il lui disait quelque chose.
â C’est Nicolas, de l’universitĂ©, j’Ă©tais votre Ă©lĂšve, dit-il.
Ăa y est, son visage lui revient. Elle se souvenait de peu d’Ă©lĂšves comme elle dispensait surtout en CM. Mais, Nicolas venait rĂ©guliĂšrement poser des questions aprĂšs le cours.
â Mais oui ! Nicolas… Alors, tu as fini ta licence d’archĂ©ologie ?
â Non, malheureusement, j’ai dĂ» mettre mes Ă©tudes en suspens. En fait, j’ai voulu faire une annĂ©e sabbatique, je pars en voyage dans un mois.
Il baisse les yeux et semble fixer l’ouvrage du professeur Diaz. Sur la couverture, il est Ă©crit : « Vers l’ouest, oĂč personne ne marche, par Fiona Diaz, professeure d’histoire ».
â C’est marrant ça, dit le jeune homme en pointant le livre du doigt. J’ai justement vu que vous aviez Ă©crit un livre. Et, ce qui est drĂŽle, c’est que c’est en AmĂ©rique que je pars bientĂŽt.
Fiona baisse les yeux avec un sourire.
â La terre indomptable, dit-elle d’une petite voix. Vous allez adorer.
â Vous y ĂȘtes dĂ©jĂ allĂ© ?
â J’y suis nĂ©e.
â C’est vrai ? Mais, c’est gĂ©nial, dit-il. Ăa vous dĂ©range ? demande-t-il en montrant la chaise en face de Fiona.
Elle n’a pas le temps de rĂ©pondre que le jeune homme s’installe dĂ©jĂ Ă sa table et commande un cafĂ© allongĂ© au serveur.
â Je ne savais pas que vous Ă©tiez nĂ© en AmĂ©rique. C’est comment lĂ -bas ? demande alors Nicolas, visiblement trĂšs intĂ©ressĂ© par le sujet.
Beaucoup de gens qui lui posaient des questions sur l’AmĂ©rique le faisaient par politesse. Mais, Nicolas a les yeux pĂ©tillants, son attention ne part pas vers d’autres points d’intĂ©rĂȘt alentour.
â Oui, je viens de Cuba.
â Et votre famille a toujours vĂ©cu en AmĂ©rique ?
â Oui, comme la plupart des AmĂ©ricains. Et, comme je l’explique dans le livre, mes ancĂȘtres Ă©taient taĂŻnos.
â DĂ©solĂ© de la question, mais on connait trĂšs peu de choses sur la culture amĂ©ricaine, comme pour la culture africaine. Ăa nous parait si Ă©loignĂ© de nous, les EuropĂ©ens. Dans la croyance populaire, les AmĂ©ricains n’ont pas internet ni l’eau potable, par exemple, c’est vraiment le cas ?
Fiona rit franchement en faisant « non » de la tĂȘte. Elle manque presque de s’Ă©touffer avec son cafĂ©.
â Non, non, rassurez-vous, nous avons internet et de l’eau potable ! Vous savez, nous acceptons les Ă©trangers, mĂȘme si certaines zones demeurent trĂšs fermĂ©es. Mais, nous avons importĂ© ce qui nous intĂ©ressait le plus des cultures occidentales, ce qui montre que les AmĂ©ricains sont ouverts Ă la rencontre. Par contre, en effet, certaines zones n’ont pas l’eau courante ou l’accĂšs Ă des antennes pour internet. Mais, c’est rare maintenant, et clairement, ça a beaucoup Ă©voluĂ© ces dix derniĂšres annĂ©es. Ăa se dĂ©mocratise de plus en plus.
Nicolas semble un peu surpris. Il pensait certainement, comme beaucoup de gens, que les AmĂ©ricains vivaient comme Ă l’Ăąge de pierre.
â HonnĂȘtement, je ne me suis pas intĂ©ressĂ© beaucoup Ă l’histoire de l’AmĂ©rique. Je devrais peut-ĂȘtre, comme j’y vais dans peu de temps. Je pars pour HaĂŻti en premier, puis je verrai.
Fiona sirote un peu de limonade tout en jetant un Ćil Ă son ancien Ă©lĂšve.
C’est plus fort qu’elle, il faut qu’elle en parle.
â Tu sais, c’est justement sur la zone oĂč Christophe Colomb a accostĂ© en 1492 lorsqu’il a « dĂ©couvert » l’AmĂ©rique. C’est d’ailleurs Florentin Amerigo Vespucci, qui prĂ©parait ses voyages, qui a donnĂ© son nom Ă l’AmĂ©rique lorsque Colomb est revenu en Espagne, aprĂšs avoir compris qu’il n’avait pas posĂ© le pied aux Indes. D’ailleurs, en AmĂ©rique, nous ne nous appelons pas les « AmĂ©ricains » entre nous… C’est un nom donnĂ© par les EuropĂ©ens que le continent n’a jamais acceptĂ©.
Sous la passion pour cette histoire, Fiona se rend compte qu’elle a tutoyĂ© Nicolas. Elle s’excuse et celui-ci lui propose donc de continuer sur cette lancĂ©e.
â Tu veux bien me raconter ? J’ai du temps devant moi et j’ai bien envie de savoir ce qui m’attend.
Fiona regarde sa montre. Un geste habituel, mais qui n’a aucun sens en cet instant, car personne ne l’attend. Elle accepte donc sa demande, toujours heureuse de raconter l’histoire de ses ancĂȘtres, souvent oubliĂ©e ou modulĂ©e par les livres d’histoire europĂ©ens.
D’ailleurs, en regardant sa montre, Fiona remarque un dĂ©tail Ă©trange, il n’y a pas d’aiguilles sur la cadran. Elle repose le bras sur la table.
â Je vais te raconter ce qui s’est vraiment passĂ©, dit-elle. Mais, attention, ta vision risque de ne plus ĂȘtre la mĂȘme aprĂšs ce que je vais te rĂ©vĂ©ler.
Nicolas commande un autre cafĂ©, bien dĂ©cidĂ© Ă rester Ă l’Ă©couter jusqu’Ă la tombĂ©e du jour.
L’arrivĂ©e des gĂ©ants
Ils Ă©taient trente-neuf marins Ă bord, mais nombre d’entre eux Ă©taient dĂ©jĂ mal en point en arrivant aux Indes. Du moins, en arrivant Ă ce qu’ils pensaient ĂȘtre les Indes, alors que le Santa Maria chavirait sur la cĂŽte d’Hispaniola, au niveau de l’Ăźle d’Ayiti.
MĂȘme en arrivant sur place, l’Amiral ne savait pas qu’il n’Ă©tait pas en Asie. Ce n’est qu’en rentrant au pays et en dĂ©crivant ce qu’il y avait vu, paysages et cultures de maĂŻs, que les savants espagnols ont soulevĂ© des incohĂ©rences avec ce qu’ils connaissaient des contrĂ©es asiatiques.
De son vivant, Christophe Colomb n’a jamais voulu admettre son erreur. Mais, malgrĂ© tout, il demeure, dans les esprits de tous, comme l’homme qui a « dĂ©couvert » le Nouveau Monde.
Mais, les AmĂ©ricains avaient dĂ©jĂ vu des Ă©trangers avant que Colomb ne fasse naufrage sur l’Ăźle.
Bohecio avait dĂ©jĂ accueilli des hommes et des femmes du Nord, des marchands en quĂȘte de nouveaux horizons, quelques annĂ©es auparavant. Ses parents, avant lui, avaient vu ces mĂȘmes hommes, bien plus grands de taille, encore des dĂ©cennies avant cela.
L’entente fut cordiale, bien que les deux peuples ne parlaient pas le mĂȘme langage. La famille de Bohecio avait offert des vivres et le coucher Ă leurs invitĂ©s, lesquels Ă©taient repartis avec du maĂŻs, des graines, mais aussi des fourrures et bien d’autres cadeaux.
De leur cÎté, les géants du Nord avaient offert de la viande, des animaux, mais aussi des amulettes avec des symboles étranges.
Le peuple taĂŻno n’avait pas subi de violence de leur part, mais il savait que leurs cousins nord-amĂ©ricains avaient eu moins de chance.
Visiblement, les hommes du Nord avaient prĂ©fĂ©rĂ© poser leur drapeau lĂ oĂč la neige tombe, tout au nord du continent.
Cette fois, les hommes qui venaient sur leur plage étaient différents. Un peu plus petits, mais toujours des géants, blancs de peau.
Le chef de la tribu dĂ©cide d’aller les accueillir, comme il l’avait fait avec les hommes du nord. Il s’accompagne de plusieurs guerriers portant maniocs, maĂŻs et or.
Bohecio descend la roche sans difficultĂ©s, il en avait l’habitude. Sa sĆur, Anacaona, le suit.
Dans la culture amĂ©ricaine, les femmes ont une place Ă©gale Ă celle des hommes. Il ne viendrait pas Ă l’idĂ©e d’un natif de violenter son Ă©pouse ou une autre femme, mĂȘme si elle n’appartient pas Ă son clan.
En emmenant sa sĆur, bien plus jeune que lui, le chef du camp ne pensait pas que cela aurait des rĂ©percussions.
Et pourtant…
Gambetta
â La sĆur du chef a Ă©tĂ© violĂ©e par les europĂ©ens ?
Fiona boit une gorgée de son second café.
â Ce n’est pas aussi simple que ça. Mon ancĂȘtre, Anacaona, a eu le temps d’avoir plusieurs enfants avant de mourir par la corde. Une exĂ©cution ordonnĂ©e par le gouverneur espagnol NicolĂĄs de Ovando. Parmi ses enfants, il y a celle qui a fait perdurer ma lignĂ©e, Higuemota. C’est le seul de ses enfants dont on retiendra le nom dans l’histoire, mais elle n’Ă©tait pas fille unique. Higuemota a Ă©tĂ© donnĂ©e en mariage Ă un Espagnol. C’est pour cela qu’on se souvient d’elle. Mais, peu de gens le savent, Higuemota Ă©tait Ă©galement la fille illĂ©gitime d’un EuropĂ©en.
â Attends, tu es la descendante du chef de cette tribu ?
â Oui, du cĂŽtĂ© de ma mĂšre. Mon pĂšre, lui, Ă©tait un nomade et vivait ici et lĂ . AprĂšs la mort de son frĂšre, Anacaona est devenue la cheffe du clan. Elle Ă©tait rĂ©sistante taĂŻno et reine, donc on peut dire que j’ai du sang royal.
â Raconte-moi la suite, je veux savoir, dit alors Nicolas.
1492, Hispaniola
Bohecio accueille donc Christophe Colomb et les hommes qui l’accompagnaient.
L’Amiral a la barbe grisonnante, vraisemblablement remplie de sable et de sel. Certains de ses hommes toussent et ont des cloques sur le visage. Le pus s’Ă©chappe des plaies tandis que certains avaient dĂ©jĂ succombĂ© sur le sable.
Bohecio prend d’ailleurs soin de ne pas trop s’approcher des hommes venus de l’est.
Certains jurent en galicien, en basque, d’autres regardent sa sĆur avec un regard que le chef reconnaissait comme malveillant.
Il accompagne Colomb et les hommes qui lui restaient dans leur village.
L’Amiral, ne voulant pas admettre le naufrage du Santa Maria, dĂ©cide de donner un nom Ă sa ruine : la Navidad. NoĂ«l, pour donner de l’espoir. Il en ferait alors un fort pour leurs prochaines excursions.
Colomb avait vu l’or dans les paniers finement tissĂ©s en fibres. Lorsqu’il rapporterait cela au pays, il savait qu’il serait acclamĂ© pour sa bravoure. Le Nouveau Monde deviendrait une terre espagnole et l’or de cette terre serait alors Ă la couronne.
Les Européens suivaient alors les Taïnos. Ces derniers leur offraient le couvert, avec du manioc et du maïs grillé au feu dans des feuilles de bananiers. Des hamacs avaient été préparés pour les invités.
De leur cĂŽtĂ©, les EuropĂ©ens n’avaient pas grand-chose Ă offrir, si ce n’est des chevaux et quelques denrĂ©es.
En fait, depuis deux mois d’expĂ©dition, Christophe Colomb n’avait pas vraiment rĂ©flĂ©chi Ă ce qu’il pourrait offrir aux habitants des Indes, mais davantage Ă ce qu’il pourrait prendre, ramener et exhiber Ă la cour.
Puis, vient alors la nuit noire, sans lumiĂšre si ce n’est les Ă©toiles.
Les autochtones se couchaient tÎt, au rythme du coucher de soleil. Mais, les Européens aimaient bien veiller. Alors que tous les Taïnos étaient endormis, il restait quelques hommes de Christophe Colomb éveillés au coin du feu.
ApprouvĂ© par Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, le voyage vers les Indes de Colomb Ă©tait plus difficile que prĂ©vu, entre la faim et la maladie. Les hommes, fraichement dĂ©barquĂ©s, avaient envie de dĂ©compresser.
Parmi les hommes encore éveillés, il y avait notamment le commandant de la Niña, Vicente Yåñez Pinzón et plusieurs de ses hommes.
Alors qu’ils discutaient et plaisantaient au grĂ© des brasiers, les hommes virent Anacaona s’Ă©loigner du camp avec deux de ses suivantes.
Les Européens avaient déjà eu cette discussion.
« On prendra les femmes », avaient dit certains. Et c’Ă©tait prĂ©vu. Colomb avait prĂ©vu de ramener des vivres, de l’or, mais aussi des esclaves ainsi que des femmes. AprĂšs deux mois en mer, c’Ă©tait une maniĂšre assez commune de se dĂ©fouler, aussi horrible que ce soit.
Les dix hommes se lÚvent alors de leur place et suivent les trois femmes américaines. Elles étaient parties pour faire leurs besoins dans les bois, à un kilomÚtre du camp.
Les AmĂ©ricains avaient l’habitude de s’Ă©loigner le plus possible du lieu oĂč ils dormaient ou mangeaient pour faire leurs besoins. Une petite clairiĂšre au milieu des arbres semblait ĂȘtre les toilettes collectives du clan.
L’une des femmes, le visage tumĂ©fiĂ© par des cloques purulentes, Ă©tait justement en train de faire ses besoins dans le sol quand les dix hommes sont arrivĂ©s sur place.
La femme qui faisait ses besoins avait une marque Ă©trange sur la joue, elle s’essuie rapidement et se couvre en les voyant.
Anacaona demande tout de suite ce qu’il faisait ici. Les hommes amĂ©ricains attendaient gĂ©nĂ©ralement que les femmes aient fini leurs affaires avant d’aller aux petits coins.
C’est alors que les dix hommes attaquĂšrent les trois femmes. Trois hommes sur chacune d’entre elles, les tenant fermement, les empĂȘchant de crier, de se dĂ©battre et les violant Ă tour de rĂŽle. Chaque homme Ă©tait passĂ© sur chaque femme dans une ronde infinie.
Dans ces minutes d’horreur, l’une des suivantes avait Ă©tĂ© tuĂ©e, Ă©tranglĂ©e par un homme en plein acte. Quant aux deux autres, elles furent assommĂ©es avant que les hommes ne repartent au campement.
Au petit matin, les hommes de Colomb Ă©taient dĂ©jĂ repartis au nord de leurs deux autres navires. Les hommes du navigateur avaient dĂ» raconter ce qu’il s’Ă©tait passĂ©. N’Ă©tant pas assez nombreux, Colomb avait alors ordonnĂ© leur dĂ©part prĂ©cipitĂ© afin de revenir mieux prĂ©parĂ©.
Une bonne nouvelle pour le peuple qui ne voulait pas subir de nouvelles violences et qui était également trÚs inquiet quant aux malades qui se trouvaient sur le bateau.
Anacaona a Ă©tĂ© retrouvĂ©e inconsciente par son frĂšre et lui avait alors racontĂ© ce qu’elle avait vĂ©cu.
â Tu seras vengĂ©e, aurait-il dit Ă sa sĆur, alors qu’elle Ă©tait alitĂ©e.
Des mots qui sonnaient comme une malĂ©diction. Sauf qu’il ne crut pas si bien dire.
Tandis que Colomb Ă©tait en mer, il avait hĂąte de rejoindre sa patrie afin de raconter ce qu’il avait vu et de prĂ©parer sa nouvelle expĂ©dition.
Cette fois, il voulait davantage d’hommes afin de ramener un maximum d’or, mais aussi d’esclaves. Il comptait aussi prĂ©parer la colonisation des Indes afin de laisser des hommes sur place pour miner le mĂ©tal jaune.
De l’autre cĂŽtĂ© de la rive, Anacaona attendait maintenant un enfant. Enfant issu d’un viol, mais qu’elle ne pouvait se rĂ©soudre Ă abandonner. Elle mena donc sa grossesse.
Les chamanes du clan examinaient rĂ©guliĂšrement la future maman ainsi que les guerriers qui Ă©taient entrĂ©s en contact avec les EuropĂ©ens. Mais, heureusement, les hommes blancs n’Ă©taient pas restĂ©s assez longtemps pour avoir transmis leurs maux aux AmĂ©ricains.
La peste de l’autre rive
De son cĂŽtĂ©, alors que Colomb Ă©tait en mer, hĂątif de son prochain voyage, plusieurs de ses hommes commencĂšrent Ă tousser encore plus sĂ©vĂšrement, crachant du sang, vomissant de la bile, les hommes se grattaient jusqu’au sang et certains se plaignaient de douleurs intenses au niveau des os du nez.
Arrivés à terre, la situation était critique. De nombreux hommes étaient trÚs malades.
Les premiers furent ceux qui avaient violentĂ© ces trois femmes amĂ©ricaines. Mais, d’autres hommes commencĂšrent aussi Ă tomber malades.
Les hommes dormaient tous dans les cales. Ils ne pouvaient pas se laver, nettoyer leurs plaies, ils baignaient dans leurs urines et dans le sang de leurs congĂ©nĂšres. C’est comme cela que la maladie se propagea.
En débarquant, plusieurs hommes déjà contaminés avaient pris du bon temps avec des filles de joie.
Les premiers contaminĂ©s, eux, avaient tous fini par pĂ©rir. Avant de succomber, ils avaient tous perdu leur nez et s’Ă©taient retrouvĂ©s le derme Ă vif Ă force de se gratter.
La maladie se propageait vite, les mĂ©decins n’avaient jamais rien vu de tel. En Espagne, en Italie, puis en France.
Les malades se grattaient, voyaient leurs os se casser, avaient des hallucinations. L’issue Ă©tait presque toujours la mort.
Les cadavres finissaient par s’entasser et, dans les rues, le « mal français » se murmurait, parfois appelĂ© « mal espagnol », chacun se renvoyant la balle. On l’appela Ă©galement la « nouvelle peste » ainsi que la « peste de chair ».
Mais, ce n’est que plus tard que la maladie fut rĂ©ellement identifiĂ©e comme Ă©tant… la syphilis.
Gambetta
â Ils avaient attrapĂ© la syphilis ? Mais, les livres d’histoire ne parlent pas de ça !
Nicolas avait raison. Seuls les Américains se léguaient cette histoire et quelques scientifiques et historiens européens qui connaissaient la vérité.
â Quelques annĂ©es aprĂšs le premier voyage de Colomb, vers 1497, la syphilis a envahi la France et l’Italie, ainsi que l’Espagne. Mais, on racontait dĂ©jĂ , via des journaux mĂ©dicaux d’Ă©poque, que la maladie Ă©tait dĂ©jĂ prĂ©sente plusieurs annĂ©es auparavant, dĂšs le retour de l’Amiral sur terre ferme. Ma famille a conservĂ© des Ă©crits qui datent de 1696 et, selon eux, la syphilis Ă©tait dĂ©jĂ trĂšs active en AmĂ©rique, dĂšs le XIVá” siĂšcle.
â Alors, ça veut dire que les EuropĂ©ens ont ramenĂ© la syphilis d’AmĂ©rique ?
Fiona sourit Ă son interlocuteur.
â J’en parle justement dans le livre. Les AmĂ©ricains combattaient dĂ©jĂ cette infection sexuelle avec divers traitements Ă base de racines, de bois aussi et d’ail. Mais, globalement, ils avaient compris que la maladie se transmettait par le sang, les muqueuses et principalement sexuellement. Alors, les personnes identifiĂ©es comme malades, Ă cause des chancres, Ă©taient marquĂ©es d’une sorte de « V » sur la joue, indiquant que personne ne devait les toucher.
â Et c’Ă©tait le cas de la suivante de ton ancĂȘtre !
â En fait, c’Ă©tait aussi le cas de mon ancĂȘtre, mais elle n’avait pas encore de symptĂŽmes. Elle a survĂ©cu Ă la maladie, heureusement.
La nuit commence Ă tomber, le bar se vidait, puis se remplissait de nouveau avec d’autres clients aux commandes plus alcoolisĂ©es.
â Si les hommes de Christophe Colomb n’avaient pas cĂ©dĂ© si facilement Ă leurs bassesses dĂšs la premiĂšre nuit, les EuropĂ©ens auraient pu coloniser l’AmĂ©rique.
â Ils ont quand mĂȘme essayĂ©.
â Oui, l’homme ne sait pas toujours apprendre de ses erreurs. C’est pourquoi Christophe Colomb est quand mĂȘme reparti pour d’autres expĂ©ditions. Mais, mon peuple Ă©tait prĂ©parĂ©, cette fois. MalgrĂ© des tentatives d’alliances, comme le mariage entre la fille d’Anacaona et un Espagnol, le peuple amĂ©ricain est restĂ© trĂšs libre et toujours prĂȘt face aux Ă©trangers aprĂšs cette nuit de NoĂ«l 1492.
Nicolas et Fiona quittent le bar. Nicolas raccompagne Fiona au tram. En attendant qu’il n’arrive, Nicolas laisse son numĂ©ro Ă Fiona, « pour en rediscuter, Ă l’occasion ».
â Et maintenant, tu penses que les AmĂ©ricains regrettent de ne pas s’ĂȘtre davantage mĂ©langĂ©s avec les EuropĂ©ens ? C’est vrai, finalement, ça aurait pu aussi leur apporter de nombreuses richesses.
Fiona secoue la tĂȘte, tourne les yeux et voit le tram arriver. Et tout en attrapant sa carte de tram dans son sac, elle rĂ©pond :
â Le mĂ©lange culturel est une bonne chose. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais revenir en arriĂšre et changer ce qu’il s’est passĂ©. Imagine des centaines de femmes abusĂ©es, des hommes tuĂ©s et mutilĂ©s, des enfants rĂ©duits Ă l’esclavage, et des gĂ©nĂ©rations entiĂšres captives des lois et des rĂšgles d’hommes qui leur ont volĂ© leurs terres. Ce qui est arrivĂ© Ă l’Europe est regrettable, mais… ça aurait pu ĂȘtre bien pire si l’AmĂ©rique avait Ă©tĂ© colonisĂ©e.
Fiona reste sur cette leçon et quitte Nicolas en montant dans le tram. Sur les rails, elle finit par s’endormir, la tĂȘte contre la vitre.