Tic, Tac, Tic, Tac.
Le lourd bruit de la grande horloge résonne entre les cimes des arbres. Ces figuiers des banians ont au moins 300 ans.
Evan ignorait pourquoi, mais le lieu avait une atmosphère… pesante.
Quelque chose dans l’air, peut-être. Ou, était-ce le silence ? Personne devant la bâtisse. Les aiguilles marquent sept heures moins le quart. Une heure où il devrait y avoir beaucoup de monde.
Mais, seulement le vide, et le claquement des aiguilles, côtoyant le bruit étouffé des oiseaux qui piaillent dans la canopée.
Evan lève les yeux et voit une corneille sur le toit de la maison, reconvertie en hôtel. L’animal croasse, frappe des griffes sur la toiture envahie par la mousse verte, puis bat des ailes et s’envole par-delà les banians.
Quand faut y aller, se dit Evan.
En fait, cela faisait déjà plusieurs heures qu’il marchait. Des jours en réalité. Il avait traversé le désert, il avait même côtoyé des pirates sur un bateau en mer pour rejoindre le continent. Il avait essentiellement dormi chez l’habitant.
Tout convergeait vers… ici.
La carte indiquait ce lieu et les lettres de son père, trouvées dans leur vieille Impala, comportaient un message caché : « Eternal House ».
Evan avait aussi trouvé de vieilles archives qui faisaient mention d’un certain hôtel à la bibliothèque de sa ville natale.
Et il l’avait devant lui. Cet hôtel mystérieux.
Majestueux, mystérieux sans qu’il comprenne bien pourquoi. L’hôtel s’appelait effectivement ainsi, « Eternal House ».
Un bel hôtel au centre des arbres, avec sa grande horloge.
C’est la seule piste pour retrouver son père, disparu du jour au lendemain.
S’il est encore en vie… pensait-il souvent.
Evan avait cherché son père partout après sa disparition. Il n’avait trouvé que des lettres et une carte. C’est tout.
Son père était-il allé ici pour une de ses enquêtes ?
La dernière fois, il avait disparu pendant deux semaines après avoir flairé des créatures à la frontière avec la France et la Suisse. Mais, là, ça faisait trois mois qu’il n’avait aucune nouvelle.
Je dois en avoir le cœur net, pense-t-il en regardant l’immense bâtisse.
Tout semble repousser Evan. Comme si cet hôtel exerçait une pression sur lui pour le faire fuir, tel un aimant inversé.
Traversant le pont en bois, et se faisant attaquer par une horde de moustiques, Evan décide de se lancer. Il avance vers la lourde porte et la pousse dans un grincement.
Là aussi, le hall est vide et ses pas résonnent dans la pièce. Face à lui, un comptoir boisé et un grand escalier en spirale. Il sonne à la petite cloche sur le comptoir, mais personne ne vient. Evan se regarde dans le miroir derrière ce dernier, il a une mine de déterré.
Sur la droite, il aperçoit des tables après une petite porte entrebâillée. C’est le fameux restaurant du rez-de-chaussée dont il avait entendu parler. Mais, manifestement, tous les clients avaient déserté le lieu.
Le restaurant semble proposer des spécialités locales, notamment des figues de peepal, qui poussent non loin. Evan a très faim justement.
Contrairement au hall, l’entrée du restaurant semble neuve et sent même un peu la peinture.
Mais, personne n’est là pour l’accueillir. Aucun client, aucun membre du personnel. C’est étrange, pense Evan.
C’est alors qu’un tapement vient percer ce troublant silence. Pendant un instant, il avait eu l’impression d’être comme aspiré par le restaurant vide et sombre. D’ailleurs, Evan est même entré dans la pièce sans s’en rendre compte.
Quelqu’un frappe légèrement contre la porte d’entrée du restaurant. Evan se retourne et voit un homme très pâle, les joues creusées, les cheveux noirs plaqués en arrière, il porte un costume à rayures sombres et il a une serviette au niveau de l’avant-bras.
Evan reprend ses esprits, il a été surpris par la présence fantomatique de cet homme. Vraisemblablement un employé de l’hôtel.
– Bonjour… Excusez-moi, mais je… je cherche un homme, dit alors Evan en sortant une vieille photographie de son père, une photo en noir et blanc.
Il la montre à l’homme. Ce dernier met ses lunettes sur son nez, elles sont raccrochées à une chaine autour de son cou.
L’homme au teint pâle secoue la tête en regardant le cliché. Evan fait la grimace et range la précieuse photo, la seule qu’il avait de son père.
– Je vais prendre une chambre, alors, s’il vous plait, puis je viendrai déguster quelques spécialités au restaurant après m’être installé, dit alors Evan.
L’homme hoche la tête lentement et fait signe au jeune homme de le suivre dans le hall. Au comptoir, l’homme ouvre un tiroir et sort une belle clé couleur or frappée d’un « 1 » sur la tête. Il la tend à Evan qui la saisit.
Evan regarde alors l’homme, attendant qu’il dise un mot. Mais, l’homme reste silencieux, le visage fermé. Evan, devant ce silence pesant, rebaisse la tête sur la clé, la regarde un instant, puis brise la quiétude :
– Je… je n’ai rien à régler ? demande-t-il donc en relevant la tête.
Mais, l’homme n’était plus là. Il avait comme… disparu.
Même s’il est peu rassuré, il devait tout tenter pour trouver une nouvelle piste et enfin savoir ce qui était arrivé à son paternel.
L’homme n’a pas indiqué de quelle chambre il s’agissait, mais le « 1 » voulait certainement dire qu’il s’agissait de la première chambre.
Evan monte alors les escaliers exigus, faisant craquer les lattes. Il arrive au niveau du premier étage. Une seule porte face à lui. Chambre « 1 ». Il n’y avait pas d’autres portes sur cet étage, étrangement.
Un escalier sur le côté semble mener au second étage, mais il est condamné avec une épaisse corde rougeâtre qui a déjà bien servi.
Evan a juste un sac à dos avec lui, le strict nécessaire. Il enfonce la clé dorée dans la serrure de la porte, une belle porte gravée en bois. La clé tourne et un bruit résonne.
Déverrouillée.
Evan pousse la porte et entre dans la pièce. Là aussi, une forte odeur de peinture lui prend les narines. Il allume la lumière, la pièce était plongée dans l’obscurité.
Devant lui, la grande pièce s’éclaire sur un vaste lit double avec de vieux draps. Deux tables de chevet, une de chaque côté, deux lampes dessus, un tapis, une porte menant à des sanitaires, une armoire. Une chambre très classique, finalement.
Evan ouvre la fenêtre, puis les volets, laissant les quelques rayons de soleil, non filtrés par les arbres, pénétrer dans la suite.
Evan entreprend aussitôt de fouiller la chambre.
Qui sait ? Son père y était peut-être allé, dans cette chambre. Il ouvre alors l’armoire, mais rien, mis à part des cintres.
Il ouvre le tiroir d’une des tables de chevet, rien non plus. Puis, il ouvre l’autre tiroir et y trouve un paquet de chewing-gums ainsi qu’un appareil photo. L’appareil ne semble pas fonctionner et est très vieux.
Evan serre le poing.
Il devrait être là, pense-t-il, lasse de chercher son père, en colère de ne pas réussir à le trouver. Il DOIT être là, pense Even.
Mais, aucune trace de lui.
Par colère, il saisit alors le matelas et le balance sur le sol.
Il n’y a rien dessous. Il fouille aussi dans les taies, sous le drap, puis sous le tapis.
Rien. Absolument rien.
Alors, Evan va dans la salle de bain et fouille les meubles. Rien. Il se regarde alors dans le miroir miteux et bouillonne de colère.
Il empoigne alors le miroir face à lui, accroche avec fainéantise. Evan le lève au-dessus de sa tête et balance le miroir sur le sol. Il se brise en mille morceaux.
– C’est sept ans de malheur ça, dit alors une voix féminine derrière lui.
Evan se retourne en sueur, à force de bouillonner, et il voit une jolie femme, habillée d’une manière étrange. Ses cheveux bruns sont en bataille et elle porte… un pantalon. Porter un pantalon, ce n’est vraiment pas banal pour une femme, se dit-il.
– Je suis déjà dans mon plus grand malheur, répond Evan, plus vraiment étonné par la situation.
La femme, aux grands yeux bleus, s’avance vers lui nonchalamment alors qu’Evan s’était retourné et regardait son œuvre, le miroir brisé. Elle s’approche, jusqu’à ce que son buste bute contre le dos d’Evan.
Elle se penche sur son oreille et lui murmure :
– Tu fais ça à chaque fois, dit-elle, briser ton reflet, réinventer les images, laisser l’Illusion l’emporter.
Evan ne comprend pas, il tourne la tête vers elle et il sent son souffle, mais il est froid.
– Comment ça ? demande-t-il, surpris.
Elle laisse quelques secondes de silence avant de le regarder.
– Réveille-toi, Evan, dit-elle avant de se retourner et de quitter la chambre.
– Attends ! Comment connais-tu mon nom ? fait Evan en la poursuivant.
Mais, une fois sur le palier, elle n’est plus là.
Réinventer les images… pense-t-il.
Evan sent soudain son être tombé dans les abysses, comme s’il allait faire un malaise.
Il tombe finalement au sol, sur le fessier et s’adosse au mur derrière lui. Il a l’impression de faire une attaque de panique. Son souffle est court, il peine à respirer.
Il sort alors la photo de son père de la poche, comme s’accrochant à un dernier espoir, un ancrage dans le réel. Il la serre contre lui.
C’est alors qu’il voulut regarder encore le visage de son père, un visage qu’il ne reverra peut-être plus. Comme pour se rassurer. Sa tête tourne, il voit flou.
Mais, lorsqu’il regarde la photo, sa vision se trouble encore d’un coup, et il ne voit plus le visage de son père.
– Son visage… Je veux voir son visage ! crit Evan, sur le palier.
C’est alors que sa vision se rétablit, mais, lorsqu’il regarde enfin la photo avec netteté, la photo a changé.
Ce n’est plus le visage de son père qu’il voit.
Mais… son propre visage.
Tout tourne dans sa tête. Le tic tac de l’horloge, la corneille qui bat des ailes, la clé dorée, le majordome aux joues creusées, l’appareil photo.
Soudain, dans un flash, Evan se voit se prendre en photo lui-même avec le vieil objectif. Dans la chambre « 1 ».
– Tu fais toujours ça, Evan, entend-il alors que sa vision se trouble davantage.
Puis, un nom lui revient : « Frances ».
Et, là,
tout fut noir.
Tic, Tac, Tic, Tac
Le lourd bruit de la grande horloge résonne entre les cimes des arbres. Evan ne savait pas pourquoi, mais le lieu avait une atmosphère… familière.
Comme quelque chose dans l’air, comme quelque chose d’éternel qui, même s’il disparaissait, resterait à jamais.