TW : gore, pourriture, insectes.
La pêche
La pêche était beaucoup trop mûre. Sa peau luisait sous le néon qui sautait et grésillait. Comme si elle avait pris le soleil d’été pendant des heures. Un moucheron s’était posé dessus. Il dandinait le derrière et faisait frétiller ses ailes pour pondre ses œufs blancs. Ça faisait comme des grains de riz fins sur la peau flétrie de la pêche.
Jess était restée fixée sur la corbeille de fruits. Lorsque Maeva entra dans la cuisine, une serviette de plage sur l’épaule et le visage rougi par le soleil, elle ne put pas s’empêcher de s’arrêter net pour observer la scène.
Sur le côté de la table, elle croisa les bras et finit par demander :
– Mais qu’est-ce que tu fais ?
Jess ne quittait pas les fruits des yeux. Tête reposée entre les mains, elle bougea juste un doigt pour pointer la corbeille en faisant des tourbillons avec son index. Ses yeux étaient injectés de sang et ses cernes donnaient une profondeur inouïe à ses orbites.
– Ça pourrit, dit-elle avec une voix perchée et enrouée comme si cela faisait des heures qu’elle n’avait pas utilisé ses cordes vocales.
Maeva fronça le nez et arqua un sourcil :
– Et donc ?
Jess mit quelques secondes à répondre. Elle n’arrêtait pas de regarder cette pêche. Tellement qu’elle en oubliait de cligner des yeux. Une larme destinée à atténuer sa sécheresse oculaire attendait de s’échouer depuis son œil droit.
– T’as pas remarqué que tout finit par pourrir ? dit-elle.
Cette fois, Maeva s’avança un peu et regarda la peau frippée de la pêche, elle semblait collante à cause du jus qui tentait de s’en extirper.
En fait, la pêche n’était pas la seule à se consumer de l’intérieur. Les bananes étaient noires et, en regardant de plus près, il était possible de voir un asticot ramper sur la peau brûnie d’une pomme.
– Oui, c’est le principe du temps, rien n’est éternel et tout finit par aller vers le chaos. Si tu laisses un tas de feuilles de papier rangées par ordre alphabétique par terre, le vent finira par disperser les feuilles et le tas ne sera plus jamais comme avant, dit Maeva en s’adossant au plan de travail de la cuisine et en regardant par la petite fenêtre vétuste. Il faut les jeter, c’est tout. Les fruits, ça pourrit si on ne les mange pas, ajouta-t-elle.
Mais Jess ne répondit pas. Elle resta là, les yeux rivés sur la corbeille pourrissante. Maeva roula des yeux et se dirigea vers le frigo.
– Les regarder ne les fera pas redevenir frais, tu sais. Tu veux une limonade ? demanda-t-elle, le pichet d’eau citronnée entre les mains.
Jess secoua la tête sans daigner lui adresser un regard. Maeva souffla et se servit un verre de limonade avec des glaçons.
– Il fait chaud aujourd’hui, tu veux pas venir te baigner avec moi ? demanda Maeva en trempant une lèvre dans son verre.
– Non, non, répondit Jess, toujours absorbée par sa pêche, ses bananes et sa pomme.
Quand, d’un coup, Maeva recracha la gorgée de limonade qu’elle venait de prendre avec un raclement de gorge terrible.
La boisson fut propulsée en plein sur la table ronde de la cuisine. La nappe blanche se tinta d’un jaune léger. Maeva en avait même sur son maillot de bain blanc.
– Merde ! C’est dégueulasse ! cria-t-elle en regardant son verre.
La propulsion eut, au moins, pour effet de sortir Jess de sa réflexion. Cette dernière releva les yeux vers Maeva. Son amie ouvrit le pichet et regarda dedans. Elle fronça les sourcils.
Jess se leva et alla regarder à son tour. Sur le dessus de la limonade, une épaisse couche de moisissure verte s’était formée.
– Je l’ai faite ce matin, cette limonade, assura Maeva.
Elle referma le couvercle et mit le pichet dans l’évier. L’odeur lui donna un haut-le-cœur.
– Tu vois, ça pourrit.
Maeva releva le regard vers son amie, l’air résignée :
– Ça doit être le frigo qui marche mal, je t’avais dit qu’il fallait le changer. C’est juste normal avec cette chaleur que ça tourne si le frigo ne fait pas son boulot de frigo.
Mais Jess n’était pas convaincue. Elle haussa les épaules et attrapa un plat de pâtes dans le réfrigérateur. Il était moisi aussi. Puis, elle sortit une bouteille d’eau en plastique. Des particules virevoltaient dedans comme de la vase dans de l’eau croupie.
– C’est pas normal, dit-elle simplement en tendant la bouteille à son amie.
Maeva repoussa la bouteille d’une main, l’air dégoutée.
– T’es vraiment paranoïaque, c’est chiant à force. Ça fait trois jours que tu me soules avec ton histoire de pourriture. C’est juste le frigo, je te dis ! T’es juste une folle.
Maeva quitta la cuisine en faisant résonner ses pieds nus sur le carrelage. Jess l’entendit ouvrir la porte d’entrée et la refermer dans un claquement.
Par la fenêtre, elle la vit se remettre sur le transat pour bronzer. Mais, avait-elle remarqué qu’il était rouillé ? Avait-elle seulement remarqué que l’eau de la piscine était verte ? Ou que le gazon était noir ? Que des champignons poussaient entre les carreaux de la terrasse ?
En fait, le ciel était gris, comme si quelque chose obscurcissait le soleil d’été chaud et rayonnant, comme si la lune, elle-même, avait voulu prendre la place de l’astre jaune.
Sauf que tout était sombre et cramoisi, inhabituel pour un mois d’août. Pourtant, Jess était certaine que le soleil était haut dans le ciel quelques minutes avant, sans un nuage à l’horizon, 35 degrés à l’ombre.
Puis, quelque chose lui prit au nez. Comme le fin fond d’un tuyau d’évacuation. L’odeur semblait venir de derrière elle. Alors, Jess se retourna et, depuis le plafond, elle vit une substance marron couler lentement.
Jess recula et vit quelque chose bouger un peu plus bas sur le mur blanc qui, avec la luminosité, se teintait presque d’un jaune acre, comme la peau purulente d’un malade.
Elle baissa les yeux vers le mouvement et, sur le mur, elle crut voir de petites ombres bouger. Les ombres fourmillaient, grouillaient sur le mur en des milliers de petits points. Mais, lorsqu’elle s’avança, pour regarder de plus près, Jess s’aperçut que ces ombres avaient la forme d’insectes. Mille-pattes, cafards… Les ombres allaient vite mais Jess pouvait discerner leurs petites antennes remuer.
Puis, d’un coup, toutes les ombres se déplaçèrent en chœur vers le sol. Elles allaient si vite que Jess eut peur qu’elles n’affluent vers elle. Mais les ombres d’insectes disparurent en touchant le carrelage, comme si elles étaient entrées à l’intérieur.
Jess s’empressa de sortir pour tout raconter à Maeva, même si cette dernière ne la croirait certainement pas. De toutes façons, pas question de rester dans la maison après ça.
Alors, elle sortit de la maison en pressant le pas.
– Maeva ?
Mais Maeva n’était plus sur le transat. D’ailleurs, le transat était maintenant envahi par une montagne de champignons et, sur le sol, rampaient limaces et cafards.
Cette fois, une autre odeur la prit aux narines. On aurait dit l’odeur d’une charogne en putréfaction. Ça semblait venir de la piscine. L’eau était verte, des algues trainaient sur le bord de la terrasse comme de vulgaires torchons mouillés.
Jess s’approcha un peu du bord. Un petit pas après l’autre.
Et c’est là qu’elle comprit d’où venait cette odeur de décomposition avancée. Là, flottant dans l’eau, entre les algues et la pourriture, le corps de Maeva était bleu, sa peau se détachait en lambeaux avec le mouvement de l’eau, comme si elle était tombée là récemment et que l’eau n’avait pas encore eu le temps de se stabiliser.
Sa bouche était grande ouverte et, de là, en sortait une grenouille qui croassa. Ses yeux étaient vides, il ne restait que les orbites et quelques bouts de gélatine mangée par les vers.
Jess poussa un hurlement et recula net. Si net qu’elle se prit les jambes dans le bain de soleil plein de champignons et bascula en arrière. Dans sa chute, elle se cogna violemment la tête sur le sol de la terrasse.
Et c’est précisément à cet instant qu’elle ouvrit les yeux.
Vraiment.
En un instant, elle se retrouva autre part, dans une grotte où d’infimes rayons de lumière ne pouvaient pénétrer. Elle regarda autour d’elle et vit Maeva, allongée juste à côté d’elle, elle était attachée avec de la corde.
Des insectes grouillaient sur elle, un lombric sortit de son oreille. Elle avait des trous dans la peau, comme si elle avait été grignotée. Elle sentait mauvais, elle sentait la pourriture. De sa bouche coulait un liquide marron et, tout autour d’elle, des champignons fleurissaient.
Jess tenta d’appeler son amie, peut-être était-elle encore vivante. Mais aucun son ne sortit de sa bouche. Elle avait l’impression d’avoir quelque chose de bloqué dans la gorge.
C’est alors que quelque chose y bougea, comme de petites pattes qui remontaient le long de son œsophage.
En fait, en faisant plus attention, elle sentait aussi du mouvement sur le reste de son corps. Alors, Jess baissa les yeux.
Envahie. Elle était envahie de cafards qui gambadaient sur sa peau, dans les plis de son corps, partout. Elle voulut crier mais rien ne sortait de sa bouche. Elle voulut bouger mais, elle aussi, était attachée.
Elle gigota, encore et encore, pour tenter de s’extirper de cette corde et pour faire tomber les insectes. Quelques-uns s’échouaient sur le sol, laissant ainsi entrevoir le blanc de sa peau. Nécrosée par endroits en des trilles noires, décomposée à d’autres en un mélange de pus, de sang et de pourriture.
Elle bougea dans tous les sens, encore et encore. Elle se mit à sauter sur place pour essayer de se dégager.
L’adrénaline, c’est quelque chose de magique. Mais, lorsqu’elle se dissipe, la réalité revient au galop. Elle gigotait, gigotait, gigotait.
Mais, sous l’effet de la douleur des multiples morsures, elle finit par relâcher ses muscles, elle ferma les yeux et perdit connaissance.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle était là, de nouveau à la table de la cuisine. Elle regardait cette vieille pêche flétrie qui était beaucoup trop mûre.
Maeva entrait dans la pièce, avec sa serviette sur l’épaule.
– Qu’est-ce que tu fais ? T’as vraiment l’air d’une folle, fit-elle en voyant Jess observer la corbeille de fruits.
Jess releva le regard vers elle doucement :
– T’as pas remarqué que tout finit par pourrir ?
Note de l’autrice
J’ai écrit cette nouvelle en partant du premier paragraphe sur la pêche, puis je me suis inspirée de l’allégorie de la caverne de Platon pour écrire la suite. La maison est inspirée de la maison de Sookie dans True Blood tandis que la scène de la piscine est inspirée par Stranger Things. L’interprétation est ouverte, chacun peut théoriser sur ce qu’il se passe. C’est toute l’idée. Et, comme de le fais souvent, j’ai ajouté la notion d’éternel retour que j’aime beaucoup.