Pourquoi ce sont toujours les victimes qui vont chez le psy et pas leurs bourreaux ?

C’est une réalité bien documentée en psychologie clinique : dans l’immense majorité des cas, ce sont les victimes qui consultent un professionnel de santé mentale.

Les auteurs de violences, eux, y sont rarement vus, sauf lorsqu’ils y sont contraints par la justice. Ce déséquilibre interroge.

Pourquoi celles et ceux qui subissent cherchent-ils à comprendre, à guérir, à réparer, quand ceux qui blessent évitent souvent toute remise en question ?

1. Une souffrance visible contre une violence rationalisée

Les victimes, qu’il s’agisse d’abus, de harcèlement, de violences intrafamiliales ou de manipulations psychologiques, sont les premières à ressentir les effets du trauma : troubles anxieux, dépression, insomnies, stress post-traumatique, difficultés relationnelles.

Ces symptômes, souvent envahissants, finissent par les pousser à consulter. Le besoin d’extérioriser, de mettre du sens, de comprendre ce qui leur est arrivé devient vital. La consultation d’un psychologue s’inscrit alors dans une logique de réparation.

En face, les agresseurs ne ressentent pas, ou très peu, ce type de pression psychique. Les auteurs de violences n’ont pas toujours conscience du mal qu’ils infligent, et quand c’est le cas, ils peuvent le nier, le minimiser, ou le justifier par des rationalisations.

Ils peuvent aussi dire que c’était pour rire, faire cela aussi pour avoir une validation. Aller chez le psy reviendrait à accepter leur faute, et donc ils n’y vont pas.

Le psychisme de certains profils violents (personnalités narcissiques, perverses, antisociales) est d’ailleurs structuré autour de mécanismes de défense puissants : déni, projection, absence d’empathie, voire plaisir dans la domination. Ces traits rendent difficile, voire inutile à leurs yeux, toute démarche thérapeutique.

2. Un aveu de faiblesse, dans un système qui favorise le déni

La société valorise la force, le contrôle, l’indépendance émotionnelle. Pour les individus violents ou dominateurs, consulter un psy peut apparaître comme un aveu de faiblesse, une mise en danger narcissique.

Il est plus facile de conserver l’illusion d’un pouvoir sur autrui que d’accepter de regarder ses propres failles. Par ailleurs, beaucoup de bourreaux ont eux-mêmes été victimes auparavant, et ont intégré la violence comme un mode de fonctionnement.

Reconnaître le problème reviendrait à remettre en cause l’ensemble de leur système de défense.

Ce que les victimes, elles, n’ont plus le luxe de faire. Leur souffrance est trop aiguë, trop visible. Ce sont elles qui craquent, qui cherchent du sens, qui ressentent la honte, la culpabilité, le besoin de se reconstruire. C’est cette dissonance émotionnelle qui les pousse vers les cabinets de psychologues.

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3. Une approche clinique très différente selon les profils

En pratique, les professionnels de santé mentale rencontrent très peu de profils “bourreaux” en dehors des injonctions judiciaires.

Lorsqu’ils le font, c’est souvent dans un cadre contraint, comme le stage de responsabilisation, obligation de soins, et les résultats sont très variables.

Les violences sexuelles, les violences conjugales, le harcèlement moral ou scolaire donnent lieu à des condamnations avec suivi psychologique… mais ces suivis, lorsqu’ils ont lieu, se heurtent souvent à des résistances massives : minimisation des faits, récits édulcorés, refus de s’identifier comme auteur.

À l’inverse, les victimes arrivent souvent avec une hyper-responsabilisation. Elles se sentent coupables, remettent en question leurs propres émotions, doutent de leur légitimité.

Elles investissent l’espace thérapeutique comme un lieu pour “réparer ce qui cloche chez elles”, même si ce qui “cloche” vient de l’extérieur.

4. Le système judiciaire et social renforce cette asymétrie

L’accès aux soins psychologiques pour les victimes reste encore très limité : manque de places, délais d’attente, coûts élevés. Malgré cela, ce sont elles qui cherchent l’aide. L

es agresseurs, de leur côté, ne sont pas systématiquement orientés vers des soins, même lorsqu’ils sont condamnés. Le système judiciaire reste centré sur la sanction, rarement sur la transformation psychique des comportements violents.

Et sur le plan social, le discours dominant reste ambivalent : on soutient les victimes, mais on attend d’elles qu’elles “se relèvent”, qu’elles “reprennent leur vie en main”.

Le travail psychologique devient alors leur charge supplémentaire. Le bourreau, lui, peut continuer à vivre sans remise en cause, tant que rien ne l’y oblige.

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