L’expérience de Rosenhan (1973) : les fous… étaient des comédiens

“Être sain dans un lieu fou.” C’est ainsi que David Rosenhan, psychologue américain, résumait le dilemme qu’il s’apprêtait à exposer au grand jour.

En 1973, il publie une étude devenue célèbre, voire mythique, dans la revue Science, révélant l’un des malaises les plus profonds de la psychiatrie moderne : son incapacité à distinguer les malades… des bien portants.

L’expérience est brutale, dérangeante. Elle met les institutions face à leur propre miroir, et le reflet est glaçant. Car les “fous” de Rosenhan n’en étaient pas.

C’étaient des hommes et des femmes parfaitement sains d’esprit, infiltrés volontairement dans des hôpitaux psychiatriques, jouant un rôle minimal… et piégés dans un système incapable de voir clair.

1. Des patients fictifs dans des hôpitaux bien réels

Tout commence au début des années 1970. Rosenhan, professeur à l’université Stanford, réunit un groupe de volontaires : psychologues, médecins, peintres, étudiants.

Leur mission ? Se faire admettre dans des hôpitaux psychiatriques à travers les États-Unis en prétendant entendre une seule chose : une voix qui disait les mots “empty”, “hollow” et “thud” (“vide”, “creux” et “boum”).

Hormis cette hallucination auditive fictive, les pseudopatients agissaient normalement. Une fois admis, ils ne simulaient plus rien. Ils répondaient honnêtement à toutes les questions et affirmaient ne plus entendre de voix. Leur comportement restait parfaitement ordinaire.

Le résultat ? Tous furent diagnostiqués comme malades mentaux, principalement atteints de schizophrénie, et internés.

Certains restèrent hospitalisés jusqu’à 52 jours, malgré l’absence totale de symptômes. Aucun membre du personnel médical n’identifia leur santé mentale réelle. En revanche, plusieurs patients hospitalisés, eux, les soupçonnèrent de simuler.

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2. Des traitements absurdes, une surveillance déshumanisée

Pendant leur internement, les pseudopatients prenaient des notes sur ce qu’ils observaient. Ces simples prises de notes furent parfois interprétées comme un symptôme de trouble obsessionnel. Un comportement normal, dans un contexte pathologisé, devenait une preuve de folie.

Ils assistèrent à des scènes inquiétantes : absence de communication réelle avec le personnel, traitements administrés mécaniquement, surveillance aléatoire, humiliation ordinaire.

Rosenhan note que les contacts entre les patients et les psychiatres étaient extrêmement rares, et souvent réduits à quelques minutes par jour.

Des comportements banals, comme marcher dans un couloir ou parler avec d’autres patients, étaient décrits dans les dossiers comme signes de détérioration mentale. Le diagnostic initial devenait un filtre interprétatif absolu : tout était vu à travers la lunette de la maladie.

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3. Quand l’hôpital retourne la paranoïa

Le plus ironique ? Après la publication des résultats préliminaires, un hôpital psychiatrique vexé mit Rosenhan au défi : “Envoyez-nous vos pseudopatients, on les reconnaîtra.”

Rosenhan accepta… mais n’envoya aucun comédien. Pourtant, l’hôpital identifia 41 patients “suspects” sur une centaine. Des personnes réellement malades… accusées de simuler.

Cette deuxième phase confirme le message de Rosenhan : les diagnostics psychiatriques sont hautement subjectifs et sensibles au contexte. L’étiquette de “fou” peut être collée… ou retirée… sur des critères flous, malléables, souvent influencés par des biais inconscients.

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4. Un coup de massue sur la psychiatrie moderne

L’article publié en 1973 dans Science, intitulé “On Being Sane in Insane Places”, provoque un séisme dans le monde médical. La psychiatrie institutionnelle est accusée de stigmatiser, de déshumaniser, de mal diagnostiquer. Pire encore : de créer des prisons invisibles à partir de simples mots.

Des réformes commencent timidement à s’amorcer. On parle de psychiatrie communautaire, d’accompagnement à l’extérieur, de soins moins hospitaliers. Mais la défiance vis-à-vis des diagnostics psychiatriques va s’installer durablement dans l’imaginaire collectif.

Les antipsychiatres, comme R.D. Laing ou Thomas Szasz, voient dans l’expérience une preuve que la maladie mentale n’est pas toujours une réalité biologique, mais parfois une construction sociale, une manière de faire taire les marginaux ou les déviants.

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5. Des critiques… et un retour de flamme

Mais l’affaire Rosenhan ne s’arrête pas là. Quarante ans plus tard, en 2019, la journaliste Susannah Cahalan publie The Great Pretender, une enquête au vitriol qui remet en cause la véracité de certains éléments de l’étude.

Cahalan révèle que seuls trois pseudopatients ont pu être formellement identifiés, et que les notes originales sont introuvables. Certains collaborateurs de Rosenhan auraient douté de la rigueur scientifique de l’expérience, parlant de manipulation ou d’omissions.

Alors, expérience légendaire ou imposture intellectuelle ? Difficile à trancher. Ce qui est sûr, c’est que l’expérience a mis le doigt là où ça fait mal : sur la frontière floue entre le normal et le pathologique, entre l’erreur médicale et la certitude institutionnelle.

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