Episode 7 : Partie 1
Le soleil infiltrait peu à peu la pièce, la petite fenêtre rectangulaire en face de la porte à barreau de la prison de HMP était juste assez grande pour offrir quelques rayons chauds, juste au dessus du front chaque matin, un semblant de liberté.
_Elizabeth Stonem.
Elle ouvrit un œil.
_Vous avez de la visite.
Les couloirs froids, aux néons même allumés en plein jour, avaient pour effet celle d’une bonne cuite, un semblant de réalité, déconnecté. On ne sait plus quel jour il est. D’ailleurs la pendule au dessus de la tête de Katy n’était pas non plus à l’heure. Tic tac. Après réflexion, l’aiguille ne tournait pas, et son cliquetis qui pourtant résonnait aux oreilles de la prisonnière n’était même pas là.
_Effy?
Elle sortit de son rêve.
_Je disais, comment ça va ? Tu as l’air un peu… fatiguée.
_Ça va, répondit-elle le regard dans le vague.
_C’est tout ce que t’as à me dire? Putain Eff, il est où ton sens de l’humour ? Raconte moi au moins les petits potins, il doit bien y en avoir en prison. Ça doit faire au moins dix minutes que je fais la conversation là.
Effy retourna le regard pour le planter de celui de Katy.
_Et comment va Emily? Katy.
Katy inspira, elle avait passé ses doigts déjà trois fois sur les boutons de son costume. Nerveuse.
_Elle va bien. Elle fais de son mieux. Ce n’est facile pour personne.
_Oui, et elle a besoin d’aide, répondit Effy le regard perçant.
_Parce que tu crois que je l’aide pas, hein ? T’es pas là à essuyer sa morve, toi.
_Oui en effet, je suis ici.
_Le prend pas comme ça.
Effy souffla.
_Si tu veux savoir, j’ai jamais mangé de trucs aussi dégueulasses, les douches sentent la pisse, et je crois que ma charmante colocataire de chambre à barreau me drague.
_Poua, l’horreur ! Dis moi que tu t’es au moins tapé un de ces beaux prisonniers, j’en ai croisé des tas en arrivant, dit-elle en riant.
_Des tas, répondit Effy un sourire en coin.
Elle baissa les yeux.
_Aaah… Je t’ai apporté des magazines, j’espère au moins que ça t’aidera à garder le moral, il en faut dans ce trou !
_Merci.
Katy attrapa son sac à main et se leva, elle enlaça Effy.
_L’enterrement est à onze heure mardi, dit-elle avant de partir.
_J’ai une permission de 48 heures… pour le deuil, c’est ce qu’ils ont dit.
_Je viendrais te chercher.
Katy venait toutes les semaines depuis, bientôt elle repartirait à Bath, après tout ça.
Tout avait été rapide, Effy avait avoué avoir jouer dans le grand jeu des finances, un jeu s’étant avéré être une guerre, et Effy, une combattante vaincue par ses propres sentiments. Jake, son boss et amant, n’est jamais venu. Victoria, son ennemie et alliée, elle, lui avait par la suite confirmé l’arrestation de ce dernier. Et jouer au jeu des sentiments, lui était retombé dessus. Au moins il y avait justice.
Effy était retournée dans sa cellule, préférant la compagnie de ces murs à celle de ses colocataires pénitenciers. Elle s’allongea un moment sur le lit, et feuilleta les magazines, rubrique beauté, que des choses qu’elle ne peux plus mettre, et de toutes façon, rien ne va avec l’orange.
Magazine de mode, on pouvait lire sur la couverture « Cassandra Heimsworth, jeune modèle anonyme prodige dont le nom est enfin dévoilé ». Cassie, Cassie, Cassie, toi au moins tu t’amuses, pensa-t-elle.
Entre les pages, Effy sentit quelque chose. Elle trouva coincé entre le thé vert et la rubrique régime, un sachet de MDMA qu’elle cacha aussi tôt dans son soutien gorge. Elle souri. Merci Katy.
Deux jours passèrent, et chaque nuit elle tournait dans son lit sans fermer l’œil. Naomi.
_Je ne pense plus qu’à elle, je n’étais pas là pour elle, et maintenant, ça me hante.
Effy inspira une bouffée de fumée de cigarette.
_Peut-être qu’après l’enterrement ça ira mieux.
_J’en suis pas sûre.
_He ! Réjouis toi, demain tu seras dehors, t’es bien la chouchoute du directeur toi, la petite poule mystérieuse avec ses grands yeux bleus, moi je suis jamais sorti de c’te prison même quand mon père est mort l’année dernière.
Effy posa une main sur la cuisse du prisonnier.
_Je suis désolée, Max.
_Baah c’est rien, je suis content pour toi, t’as intérêt à profiter pour tout les détenus de cette foutue taule.
Elle farfouilla dans son soutien gorge, sorti le sachet, et le tendit à son ami.
_Ça c’est promis.
Elle plongea ses yeux dans le néant.
_A chaque fois que je la vois, dans mes rêves, je la vois morte, à l’intérieure, grisée par le froid et par la maladie, je ne me rappelle plus, si seulement je pouvais… me souvenir d’elle, avant de tomber malade. Il n’y a que cette image. D’elle, malade, c’est tout.
_Profite pour elle, dit-il en trempant un pouce dans le sachet.
Elle fit de même.
_Elle adorerait ça.
Le lendemain, Effy retrouva Katy dans la cour principale.
_Waw, Effy en survet’, et je suis la première à avoir la chance de voir ça, s’esclaffa Katy.
_Et tu es la dernière, j’espère que tu m’as apporté des fringues.
_Non, mais tu te changeras chez toi !
Chez elle.
La grille s’ouvrit et Effy ressentit tout le plaisir de la liberté. Elle ferma les yeux et la savoura depuis la première fois depuis son incarcération.
_C’est si bon, je n’ai pas senti un air aussi pur depuis trois mois.
_Et tu vas y avoir droit pendant 48heures!
_Entre 4 heure du matin et 9 heure du soir, dit-elle en relevant son jogging.
En arrivant chez elle, où Emily et Katy restaient maintenant depuis deux mois, Effy était surprise de voir l’appartement dans le même état qu’avant. Plus propre seulement. Le plaid de Naomi sur le canapé, la table en bois, ses chaussures et ses affaires de son ancien boulot de trader.
_Effy !
Emily se jeta à son cou, une réaction inattendu étant donné comment elles s’étaient quittées.
_Em’ !
_Waw, alors ça ! La classe ! Dit-elle en regardant son survêtement.
_Toujours. Pour une taularde !
Effy ri avec des yeux nostalgiques.
Emily avait préparé un petit plat, alors qu’elle ouvrait une bouteille de whisky avec sa sœur en riant, Effy alla dans sa chambre. Elle retrouva son lit, son dressing. Elle enfila un jeans et un t-shirt noir, puis chercha une veste confortable. Elle en attrapa une tombée par terre. Elle l’enfila. Cette odeur. Elle plaqua le tissus contre son nez. Fred’. Il n’était pas tombé, elle s’en rappelait, elle l’avait laissé par terre, caché, parmi le reste. Freddie.
_Eff ! A table !
Elle enleva la veste qu’elle posa sur la chaise de son bureau et en pris une autre.
A table, les trois amies riaient. Emily s’était renversé la moitié de son verre sur sa jupe et Katy avait manqué de recraché son poulet.
Un moment où la joie euphorisante retombait, Effy lança le sujet que tous avaient aux lèvres sans réellement y penser.
_La famille de Naomi sera là demain ?
Silence.
_Sa mère, répondit Emily en reposant ses couverts.
_Vous avez contacter qui ?
_JJ a répondu présent mais il ne restera pas longtemps avec le bébé, dit Katy, Thomo vient depuis la France, et Panda directement d’Harvard.
Effy les regarda une par une.
_Cook ?
_On a essayé de le contacter, mais son numéro n’est plus attribué et il n’est plus sur Facebook ou tout autre réseau, aucune trace.
Elles baissèrent les yeux en même temps.
Le reste du repas se poursuivi dans une quiétude tendue.
Jour J, Effy s’éveillait lentement, les yeux reposés, elle s’étira et contempla sa liberté sous toutes ses facettes.
Il y avait une odeur de gaufres. Katy était dans la cuisine, vêtue de noire, c’est là qu’Effy se rappela pourquoi elle était là, pourquoi elle était temporairement libre.
_Où est Emily ?
_Elle s’habille.
Alors qu’elles mangeaient elles entendirent soudain quelque chose tomber.
« Putain ! »
Et des sanglots.
Elles accoururent dans la chambre de Naomi où Emily et Katy dormaient et elles trouvèrent Emily par terre un miroir cassé et sa pain entaillée. Elle pleurait.
Katy la pris dans ses bras et Effy pris une serviette et y enroula la main d’Emily.
_Je voulais juste… être belle, pour elle, elle aime quand je met ce rouge à lèvre… le miroir, je l’ai attrapé et…
_C’est rien… ça fais mal ? Dit Effy.
Elle pleurait encore plus.
_Je… je vais pas y arriver…
Effy se rapprocha d’elle et ramassa les morceaux de miroir au sol.
_Si, on y arrivera ensemble.
Elle l’aidèrent à se relever et la laissèrent finir de se préparer seule.
_Elle commence tout juste à réaliser, dit Katy dans le couloir.
Effy resta sans rien dire, comme pour se dire « réaliser quoi ? ». Elle enfila une robe noire, son bracelet était visible mais qu’importe. C’était la journée d’Emily.
C’était la journée de Naomi. C’était leur journée à tous.
Épisode 7 : Partie 2
Bristol. Jour J.
La ville avait vraiment peu changé. Toujours aussi grise. Toujours aussi pluvieuse.
Naomi n’avait jamais exprimé clairement de dernière volonté, que ce soit à Eff ou à Emily. En fait, elle ne parlait jamais de la mort, de son vivant. Pourquoi parler d’un truc aussi déprimant ?
– T’es prête ?
Emily hésita et empoigna la main d’Effy, fraichement manucurée avec un vieux vernis noir trouvé dans ses affaires.
– Prête, pour elle.
Effy n’avait plus le droit de conduire. En fait, c’était logique, elle était incarcérée pour pas mal d’années. Son permis n’était justement plus permis dans l’état. C’est donc la mère de Noms qui les amenait en suivant le cortège. Pas de cérémonie à l’église, juste une cérémonie au cimetière. Comme ce fut le cas pour Chris, le pote de Tony à l’époque.
– Il y a du monde, je croyais qu’il n’y aurait que vous, avait dit Effy pour briser un peu le silence.
La mère de Naomi, Gina Campbell, détaillait les invités de l’ami peu proche à l’oncle éloigné. En fait, elle avait voulu faire quelque chose de grand pour sa fille. Quitte à inviter le laitier du village en prime.
– Naomi n’aurait jamais voulu ça, dit Emily en chuchotant.
– Je sais.
Katy, Ems, Effy et la mère de Naomi arrivèrent sur les lieux. Les souvenirs étaient bien là pour Effy, qui avait bien reconnu le lieu de l’enterrement de Chris Miles où s’étaient rendu son frère, Michelle et la copine de Chris, Jal.
– Ça y est on y est.
Les employés de la morgue faisaient descendre le cercueil contenant le corps inanimé de Naomi. Effy, Katy et Emily regardaient aux alentours et voyaient déjà les invités prendre place sur les lieux de l’enterrement. Gina saluait tout le monde et les « condoléances » fusaient.
– Alors, on ne dit pas bonjour ?
« Cette voix… »
Effy se retourna, en même temps que ses compères et découvrit le visage rayonnant de la jolie Pandora Moon.
– Panda !
Les deux jeunes filles, devenues des femmes, s’enlacèrent. Panda était toujours bien blonde, les cheveux bien plus longs qu’avant et cernés de petites tresses et de barrettes roses et bleus. Effy la regarda encore.
– Oh mon dieu, ça fait vraiment des miracles l’université !
– T’as même pas idée !
Elles éclatèrent de rire. Derrière elle, Thomas et JJ attendaient leur tour.
– Thomas, JJ…
Elles les enlacèrent chacune leurs tours. Sans oublier la charmante copine de JJ et leur bébé.
– Dommage de se revoir dans ce genre de circonstances, lâcha Tomo.
Il était hyper grand et avait pris en muscle. Il était devenu un sportif renommé en France. Sa voix avait d’ailleurs bien mué.
– Au moins, on se revoit, c’est déjà ça, répondit Emily.
Katy avait passé les dix minutes qui venait à faire des papouilles au petit Robert. Elle savait qu’elle n’aurait jamais d’enfant, elle-même, mais adopter était de plus en plus envisageable. Elle voulait être maman, un jour.
C’était le moment. La cérémonie commençait.
« Mes fils et mes filles, nous sommes réunis en ce jour pour dire adieu à Naomi Campbell, une jeune femme aimée de tous…«
Le prêtre faisait un discours remarquable, mais très peu remarquée de la brochette de Randview. Effy entendit Emily pleurer à ses côtés, enfin plutôt, se retenir de pleurer. Elle lui prit la main à nouveau et fut suivie très vite par Pandora, qui prit à son tour la main d’Eff. Tous se tinrent alors par la main, les doigts joints et la même unicité dans la vie comme dans la mort.
Quelques minutes plus tard, les cordes qui retenaient le cercueil de Noms descendirent et la boite tapa contre le fond du trou terreau. Chacun lança une poignée de terre sur la dernière demeure de Noms. Emily, elle, resta un long moment avant de lâcher quelques fleurs sur le couvercle. Elle finit par parler en direction du trou béant :
– Je voulais tellement tellement vivre encore à tes côtés, Naomi. Tellement. J’ai longtemps pensé à ce moment, lorsque tu m’as quitté. Un discours à faire ? Une chose à dire ? Tous les yeux braqués sur moi et cette putain de pression que ni toi ni moi n’aurait supporté. J’ai jamais eu l’occasion de te l’offrir.
Elle sorti une boite de sa poche.
– Ce jour où tu m’as demandé d’être tienne dans la vie comme dans la mort, de te chérir, jusqu’à ce que la mort nous sépare. Elle est là, la mort. Elle nous sépare. Elle nous prive l’une de l’autre… Comme je vais faire sans toi ? Comment je vais pouvoir vivre sans toi ?
Elle ouvrit la boite et une bague scintillante s’exposa aux regards émotifs de ses amis et de la famille de Naomi.
– Je n’ai plus cette utilité, mais toi oui. Peu importe où tu es maintenant.
Elle laissa la bague tomber sur le cercueil avant de refermer la boite et d’y déposer sa propre alliance, qu’elle gardait au coup.
– Tourner la page, c’est ça que tu voudrais, chuchota-t-elle, de sorte que seul un fantôme n’aurait pu l’entendre. Je ne peux pas, pas encore, mais je vais essayer, pour toi, je te le promets…