Elles vivaient en marge, connaissaient les plantes, écoutaient les douleurs qu’on taisait. On les appelait sorcières, souvent avec mépris. Et si, derrière ce mot tremblant de peur, il ne se cachait pas seulement la superstition… mais une médecine oubliée ?
Une figure féminine trop savante ?
Dans l’imaginaire collectif, la sorcière est une femme à l’écart du monde : vieille, tordue, parfois hideuse, vivant seule dans une maison en forêt. Mais ce cliché vient de quelque part. Au Moyen Âge comme à la Renaissance, les femmes trop savantes, trop autonomes, trop présentes dans la communauté étaient souvent perçues comme des menaces.
Beaucoup de celles qu’on a brûlées ou torturées étaient en réalité herboristes, accoucheuses, ou soignantes empiriques. Elles connaissaient les cycles lunaires, les décoctions d’écorce de saule (l’ancêtre de l’aspirine), les cataplasmes contre les fièvres, les plantes abortives. Bref, elles soignaient, mais sans diplôme, sans reconnaissance, et surtout, sans autorisation de l’Église ou de l’ordre des médecins, alors exclusivement masculin. Et beaucoup étaient simplement marginales, en dehors des codes de l’époque.
Dans son essai Caliban et la sorcière, la philosophe Silvia Federici montre que l’accusation de sorcellerie servait aussi à contrôler les femmes : surtout celles qui échappaient aux normes patriarcales.
L’ombre du Malleus Maleficarum
Tout bascule à la fin du XVe siècle avec la publication du Malleus Maleficarum (ou Marteau des sorcières), un ouvrage religieux écrit par deux inquisiteurs dominicains en 1487. C’est un manuel de chasse à la sorcière… mais aussi un réquisitoire contre les femmes âgées, indépendantes, pauvres, ou guérisseuses.
On y lit que « la sorcellerie vient plus souvent de la lubricité féminine », et que « la femme est un animal imparfait ». Le décor est planté. Pendant plus de deux siècles, en Europe, des dizaines de milliers de femmes sont accusées, jugées, torturées et souvent exécutées , parfois juste parce qu’elles possédaient un mortier, des fioles, ou un jardin d’herbes médicinales.
Ces “sorcières” étaient-elles donc des médecins ? Pas au sens universitaire du terme. Mais dans les campagnes, elles étaient souvent les seules ressources de soins accessibles, bien avant que la médecine moderne n’entre dans les foyers.
Des savoirs populaires effacés
En condamnant ces femmes, on a aussi détruit des siècles de savoirs médicinaux populaires. La transmission orale a été brisée. On a marginalisé tout un champ de la santé lié au corps féminin, au soin communautaire, à la prévention par les plantes.
L’historienne Guy Bechtel évoque une “grande amnésie” volontaire de la médecine officielle. À la fin du XVIIe siècle, le monopole du soin revient aux hommes lettrés, tandis que les accoucheuses sont surveillées, les guérisseuses interdites, et les savoirs empiriques qualifiés de superstitieux.
Cette violence symbolique s’est traduite dans les mots : la “sorcière” n’est pas une savante, c’est une folle. Elle ne soigne pas, elle “ensorcelle”.
Dans Pirates des Caraïbes : La Vengeance de Salazar, le personnage de Carina Smyth, jeune astronome accusée de sorcellerie, illustre parfaitement cette ambiguïté. Elle n’a pourtant rien d’ésotérique : elle parle de science, d’étoiles, de mécanique céleste. Et pourtant, elle est pourchassée comme une sorcière, uniquement parce qu’elle est femme, intelligente, et indépendante.
Cette scène n’est pas fantaisiste. Dans l’histoire, des femmes ont été accusées simplement pour avoir su lire, avoir étudié l’anatomie, ou refusé un mari. Dans les villages, toute femme qui dérangeait pouvait devenir sorcière d’un jour à l’autre. Le mot suffisait à l’exclure. Parfois à la tuer.
Katrina incarne donc, à sa manière, cette médecine silencieuse qu’on criminalise parce qu’elle ne rentre pas dans les cases.
Entre magie et soin, une frontière floue
Bien sûr, toutes les sorcières historiques ne soignaient pas. Certaines consultaient les astres, d’autres jetaient des sorts, certaines vendaient des talismans. Mais la frontière entre magie et médecine n’était pas aussi nette qu’aujourd’hui. Jusqu’au XIXe siècle, on priait autant qu’on pansait. Et les guérisseurs « de village » utilisaient des rituels, des prières, des symboles, souvent associés à des remèdes naturels.
Autrement dit, les femmes accusées de sorcellerie n’étaient pas toutes médecins, mais une large part pratiquait une forme de médecine populaire, méprisée par les élites.
Une réhabilitation en cours
Aujourd’hui, le mot “sorcière” revient… mais autrement. Il est revendiqué. Des collectifs féminins se réapproprient cette figure comme symbole de résistance, de soin, et de lien au vivant. L’herboristerie revient sur le devant de la scène. La naturopathie s’intéresse aux traditions anciennes. Et l’on redécouvre que les plantes utilisées autrefois, valériane, armoise, achillée millefeuille, ont parfois des vertus validées scientifiquement.
Mais la reconnaissance est lente. L’histoire des sorcières reste celle d’une répression violente des savoirs féminins. Et si on leur avait simplement laissé leur place dans le soin, la médecine moderne aurait peut-être pris un tout autre visage.