Chicago. 29 mars 2021.
« Les quartiers sud. Au final, peut-on encore les appeler comme ça ? Les bobos blancs qui vendent leurs matcha en prétendant que ça a bon goût face aux nouveaux immeubles en construction, version villa de luxe, juste dans notre rue.
Ça faisait longtemps que je n’étais pas revenu, et ça a beaucoup changé. La gentrification, certainement. Je suis passé chez devant le Patsy et il a fermé, Margo n’a pas résisté au Covid.
Mais, elle n’est pas la seule. Le Covid et la gentrification, deux virus qui gagnent nos quartiers, des quartiers qui avaient un certain charme. Enfin… C’est comme ça que je le vois.
J’ai aussi voulu passer à l’Alibi, mais… il était fermé aussi. Pas de pancarte « à vendre », contraire au Patsy, mais la porte était close, les volets fermés. Kev et Vivi sont peut-être partis en vacances. Aucune idée. En tout cas, moi, je suis de retour de voyage, et je n’ai qu’une hâte… »
Une brique passe par la fenêtre de la maison des Gallagher, brise le verre et bien s’échouer juste devant ses bottes à talon. Un cri se fait entendre depuis la vielle maison, un peu délabrée.
« CAAAAAARL ! »
« … J’ai hâte de retrouver ma famille ».
Fiona, un léger sourire aux lèvres, coiffée d’une queue de cheval, d’une tenue noire très sobre et de boucles d’oreilles dorées, ramasse la brique au sol.
« Rien n’a changé ».
Elle monte les marches du perron et frappe à la porte. La porte un peu esquintée s’ouvre dans un brouhaha.
« T’es vraiment un sale con, t’aurais pu lui éclater le cr… »
Debbie s’arrête net.
– OH PUTAIN FIONA EST LÀ !
Debbie s’élança dans les bras de sa grande sœur.
– Mais, mais, qu’est-ce que tu fais là ? demanda Debbie, surprise et avec un énorme sourire.
– Lip m’a appelé il y a quelques jours, pour Frank.
– Oh…
Soudain, quatre têtes se glissent derrière elles. Carl, Liam, Lip et Tami.
« FIONA ! »
Carl enlace sa sœur, suivi Liam, de Lip et de Tami.
– C’est bon de te voir, lui dit Lip en lui faisant l’accolade.
– Tu m’as trop manqué, lui dit alors Liam.
– T’étais au courant qu’elle revenait ? demanda Debbie à Lip.
– Je voulais vous faire la surprise. J’avais demandé à Ian et Mickey de venir aussi, mais ils sont en retard apparemment.
Fiona entre dans la maison, heureuse d’être enfin de retour. Elle remarque que la maison est en travaux, mais elle ne pose pas de questions. Face à elle, plusieurs visages inconnus.
Elle reste debout proche du canapé et montre la brique.
– Je peux savoir ce qu’il se passe ?, dit-elle en souriant.
– Oh rien, Carl a voulu éclater le crâne d’Heidi, c’est tout, répondit Debbie, sur un ton énervé et en adressant un regard noir à son frère.
– Heidi ?
Une jeune femme brune avec les cheveux en batailles et un débardeur laissant entrevoir sa poitrine leva la main depuis la table dans la cuisine du fond, elle mange un bol de céréales.
– C’est ma copine, dit alors Debbie. Carl a pas aimé comment Heidi a parlé à Tish, il a rien trouvé de mieux que de lui lancer une brique, mais il l’a loupé, heureusement.
Tish était vraisemblablement la jeune femme enceinte à côté de Carl, sa copine sûrement.
Carl prend la main de Tish. Fiona avait un doute, elle n’en a plus. Dans la pièce, Carl et sa copine, Debbie et sa copine, Lip et Tami et Liam. Il manque Ian et son Milkovich préféré. Et Franny
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– Où sont les autres ? demanda Fiona.
– Franny est à l’école, je vais la chercher vers 16 h, répondit Debbie.
– Ian et Mickey devraient pas tarder, je leur ai dit de venir, mais ils habitent dans les quartiers ouest maintenant.
D’un coup, on entend des pneus crisser dans la rue et deux portières qui claquent. La petite famille se précipite dehors.
Et voilà le loup.
– On peut pas faire plus pédale !
Mickey est en train de montrer quelque chose sur le téléphone. C’est celui de Ian, ce dernier essaie de lui reprendre des mains.
– Tout le monde aime Abba. J’suis sûr que tu l’écoutes en douce quand je suis pas là.
– Bah bien sûr, c’est un truc de tapette Abba, et t’es en train de devenir comme ces cons des quartiers ouest fans de yoga et de trucs à la con comme ce groupe norvégien pour tapette.
– En fait, Abba est un groupe suédois, les coupa Fiona, à la tête de toute la famille, en train de regarder la scène sur le trottoir.
Ian mit quelques secondes avant de réellement capter.
– PUTAIN mais qu’est-ce que tu fous là ? balança Ian en enlaçant sa grande sœur.
– J’avais envie de voir à quoi ça ressemble deux tapettes qui se disputent, dit-elle en souriant à Ian, mais aussi à Mickey.
– Ouais bah, faudra dire au rouquin d’arrêter de mettre n’importe quoi dans la voiture, répondit Mickey.
– Il va falloir revenir dans les quartiers sud, vous avez l’air de vous ennuyer comme des rats morts à l’ouest…, enchaîne Lip.
– Je croyais t’avoir dit de ne jamais revenir, dit alors Ian à Fiona, tout en rentrant dans la maison, bras dessus, bras dessous.
– Eh bien, j’ai pas trop eu le choix.
– Tu parles de Frank ?
– Bah oui, Lip m’a appelé il y a quelques jours pour me dire qu’il…
– Oui… Frank est mort.
La petite famille s’installe dans la cuisine, autour de la table. Lip sert un café à Fiona.
– Liam était inquiet et Frank s’était fait un fix d’héroïne peu avant. Pour lui, ça ressemblait à une tentative de suicide, explique Lip.
– Frank a eu un diagnostic de démence alcoolique, il perdait les pédales et sa mémoire, ajouta Ian.
– Il avait disparu et comme personne le cherchait, je l’ai fait, dit alors Liam. Après le coin des toxicos, j’ai fait l’hôpital et c’est là qu’on m’a dit qu’un « Francis » avait été emmené après une crise de démence dans une église.
– Et alors ?
Fiona n’avait pas eu les détails, Lip l’avait juste appelé et lui avait laissé un message en lui disant que Frank était mort. Elle l’avait rappelé et elle n’avait pas demandé de détails, elle avait simplement dit qu’elle allait rentrer pour passer du temps en famille, que c’était le bon moment.
– Frank a attrapé le Covid à l’hôsto, avec la démence, c’est allé très vite et il est mort. Comme ils savaient pas qui il était, ils nous ont pas appelé, ils l’ont brûlé, on a récupéré les cendres il y a deux jours, explique alors Lip en attrapant un sac en tissu et en le posant sur la table.
– C’est… ?
Fiona lorgna le sac avec dégout.
– C’est Frank.
Lip la regarda dans les yeux, l’air de dire, « oui, cette fois, c’est pour de vrai ». Fiona avait tellement eu l’habitude de la possibilité de ne jamais revoir Frank à chaque fois qu’il partait plusieurs jours, qu’elle n’avait pas vraiment réalisé avant de voir le sac.
– On fait quoi de lui ? demanda-t-elle après un long silence, comme une minute de silence sans en être une.
– Je sais pas. Je sais pas ce qu’aurait voulu Frank, répondit Lip.
– Balancez-le dans le Michigan, s’exprima Mickey en astiquant son pistolet.
Tout le monde le regardait.
– Non… Faudrait un truc plus… « Frank », dit Lip.
– Sans déconner, jetez-le à la benne, vous le détestiez, non ?, rétorqua Heidi.
Fiona lui lança un regard plus noir que l’âme de Frank.
– Oui, mais c’était notre père. Même Monica a eu des funérailles alors qu’elle n’était même pas là. Frank, même si c’était un père de merde, a au moins eu la décence d’être là, la plupart du temps.
Tout le monde se creuse les méninges.
– On pourrait le jeter depuis un avion, ça le ferait marrer que les gens se reçoivent sa cendre dans la gueule, balança Carl, trahissant un peu son habit de flic.
– Ou on pourrait le mettre dans de la viande hachée et la vendre en burger, les gens mangeraient du Frank, ajoute Mickey. C’est dégueulasse, mais ça nous ferait du blé.
– Sinon, on pourrait les relâcher dans le jardin, tout simplement, Frank aimait bien cette maison, tenta Ian.
– On pourrait utiliser ses cendres pour se faire un tatouage de lui, il en avait fait un pour Franny, dit Liam.
– Vous êtes complètement tarés ! cria Debbie.
Le silence est de retour, personne ne parle, tout le monde réfléchit. Qu’est-ce qui pourrait faire « plus Frank » ?
Fiona regarde dans le vague. Puis, une lanterne sembla s’éclairer en elle. Elle dévisagea chaque membre autour de la table, chacun de leur visage, puis se mit à sourire.
– Je crois que j’ai une idée.