Partie 2
La semaine fut comme les autres, vide, rien Ă faire, jâai seulement vu Mona pour lui raconter ce qui mâĂ©tait arrivĂ© Ă Therapist, elle nâen revenait pas.
_Tu as vu ton avenir ? Tu es allĂ© dans le futur !? Mais câest incroyable ! De quoi jâavais lâair ?
_Je ne tâai pas vu Mona, jâai essayĂ© de tâappeler mais ton numĂ©ro nâexistait plus.
_Tu avais quel Ăąge ?
_Je sais pas Mona, presque quarante ans je dirais.
Elle ri.
_JâĂ©tais un patron de bar en Angleterre.
_Câest gĂ©nial ça !
_Non, je déteste les bars, je déteste les gens, je ne veux absolument pas travailler la dedans.
_Mais, câest ton projet de partir en Angleterre, tu as dĂ©cidĂ© ça aprĂšs que⊠DĂ©solĂ©.
_Oui, câest vrai, jâavais prĂ©vu de partir dans deux mois avec mes Ă©conomies, histoire de juste⊠partir. Mais⊠je sais pas.
_Quoi ?
_Je ne veux pas finir comme ça.
Elle sâest tu.
Lâavenir ne ment pas.
13
La semaine suivante, jâexpliquais au Docteur Nazilnik que ce voyage vers lâavenir mâavais perturbĂ©.
_LâAngleterre ?
_Jâai rendu mon billet dâavion.
_Pourquoi ?
_Je veux une vie stable.
_OĂč ça ?
_LĂ oĂč je pourrais soigner des gens.
_Et comment ?
_Je veux reprendre mes études.
_Bien.
Nasilnik fit passer une lumiĂšre devant mes yeux.
_Vous ĂȘtes sorti ?
_Oui, avec Mona, Mercredi, on a bu un café.
_Bien. Vos études ?
_Pour soigner des gens il faut ĂȘtre stable soi-mĂȘme. Je vais me soigner ici et Ă©tudier la psychologie cognitive. DĂ©mĂ©nager ne mâaidera pas, ça ne fera quâempirer les choses et je deviendrais un barman sans argent. Je ne ferai queâŠ
_Fuir ?
14
_Oui.
Le docteur mâemmena en suite dans une nouvelle salle, toujours Therapist, cette fois il y avait plusieurs machines. Et⊠quatre autres personnes.
Nous nous installĂąmes chacun dans un siĂšge.
_Installez-vous, vous allez débuter votre seconde séance.
_Pourquoi sommes-nous plusieurs? demanda un garçon plus jeune que moi.
_Parce que cette sĂ©ance sâeffectue groupĂ©e, câest la procĂ©dure. Câest une sĂ©ance clĂ©s.
Nasilnik enclencha chaque machine Therapist.
_Vous ĂȘtes tous allĂ© dans lâavenir, votre avenir, et vous en ĂȘtes tous revenu. Vous avez appris, appris sur votre destinĂ©e, sur vous mĂȘme, vous avez donc maintenant toutes les clĂ©s pour changer.
_Je ne crois pas que changer soigne lâanxiĂ©tĂ©, dit alors une femme rousse installĂ©e en face de moi.
Nazilnik nâavait pas cru bon de rĂ©pondre, il esquissa seulement un sourire. Le genre de sourire quâun maĂźtre de la supĂ©rioritĂ©, politicien, celui qui se sait contrĂŽler la situation et ceux qui y participe, aurait pu faire.
Pour la premiĂšre fois, je ne lâapprĂ©ciais pas.
_Nous allons commencĂ© la sĂ©ance numĂ©ro deux, la sĂ©ance « Ergo », vous allez tous ĂȘtre propulsĂ© dans le systĂšme Therapist et vous aller partager un avenir, tous ensemble.
Je voulu ouvrir la bouche pour demander pourquoi, mais jâai instantanĂ©ment Ă©tĂ© envoyĂ© dans le mĂȘme tourbillon floutĂ© que lors de la premiĂšre sĂ©ance.
« Quâest-ce que… »
Nous, les cinq autres et moi, sommes arrivés dans un désert.
15
_On est oĂč ? Dit la fille rousse.
_Jâen sais rien, avais-je rĂ©pondu.
Mais je le savais, nous Ă©tions dans nos tĂȘtes, oui dans nos tĂȘtes. Collectivement. Le systĂšme Therapist avait mĂȘlĂ© nos cerveaux, nous plongeant dans un rĂȘve collectif dont le dĂ©cors avait Ă©tĂ© créé Ă lâavance. Pourquoi ? Je ne sais pas. Une thĂ©rapie de groupe. Comme aux dĂ©pressifs anonymes.
_Câest notre avenir ça ? demanda le plus jeune.
Le vide. Le dĂ©sert. Ăa correspondait bien Ă ma vision du futur.
_Je mâappelle Pierre, dit un vieil homme en se retournant brusquement vers moi, la main tendue.
_Victor.
Je lui serrais la main, dâun geste mole et dâune main moite.
_Louise, dit alors la rousse en répétant mon geste.
_Baptiste, dit alors le jeune de loin.
Une autre fille, brune, lui serra la main avec un sourire des plus radieux.
_Rebecca.
_Vous pensez quâils veulent quâon discute ou⊠?
Le jeune Baptiste semblait peu sur de lui, pas du tout en fait ;un geste nerveux de la main vers son nez, comme obligĂ© de le toucher. Il se le grattait deux fois en quelques secondes. Jâajoute à ça un rictus presque psychotique, et une possible scoliose, son dos Ă©tant voĂ»tĂ© Ă un degrĂ©s qui Ă ce stade le destinait Ă mourir avant ses soixante-ans.
16
Le plus vieux, Pierre, semblait ĂȘtre au bout de sa vie, il avait du mal Ă respirer, un bruit strident, comme essoufflĂ©, lorsquâil essayer de prendre une inspiration ou de parler. Fumeur, de probablement au moins deux paquets par jour, grand stressĂ©, possiblement divorcĂ©, employĂ© par un petit chef, dans une boĂźte miteuse, pour gagner un petit salaire, pour payer son appartement miteux, quâil habite avec sa propre solitude.
Ce nâest pas beau de juger avant de connaĂźtre.
Louise avait des cernes monstres, des cheveux gras et sans forme, ternes. Un regard grave et des joues creusĂ©es ; appart tout cela elle avais lâair normale, je veux dire, elle nâavait pas lâair dâune malade. Mais le mal se cache bien sous un masque que son possesseur a lui mĂȘme posĂ©. Elle Ă©tait plutĂŽt jolie.
Rebecca, elle, avait lâair joyeuse, joyeuse avec des yeux absents, mais un sourire que seul Dieu, sâil existe encore, aurait su lui enlever. Et encore. Elle me faisait penser Ă quelquâun.
_Pourquoi vous suivez Therapist ?
Je ne sais pas pourquoi jâai demandĂ© ça, en rĂ©alitĂ© je mâen fichais.
Personne nâosait me rĂ©pondre. La tension palpable me rendait nerveux. Jâai donc parlĂ© sans rĂ©flĂ©chir, encore.
_Bien, commençais-je, jâai perdu ma petite amie. A toi.
Je désignais Baptiste. Tout le monde me dévisageais.
_Comment est-ce arrivé ? Me demanda Rebecca.
Je nâavais pas envi dâen parler, je voulais juste les laisser parler, pour que je puisse simplement Ă©couter et me taire, câest ce que jâai toujours prĂ©fĂ©rĂ© faire. Je ne voulais pas parler de ça. Surtout pas de ça. Mais je lâai fait.
_Nous vivions ensemble depuis trois ans, jâĂ©tais dans mes Ă©tudes et, elle, elle les avait stoppĂ© pour travailler. Naomi⊠Naomi voulait des enfants. Et jâen voulais aussi. Nous avons tout essayĂ©. Nous Ă©tions jeunes mais on sâen fichais, nous voulions une vie de famille, nous nous aimions, plus que tout, plus que lâunivers, Eros lui mĂȘme aurait Ă©tĂ© jaloux, cela ne tenait pas comme si nous avions Ă©tĂ©
17
transpercĂ©s dâune flĂšche, câĂ©tait bien plus que ça. Elle a appris ĂȘtre atteinte dâune anomalie, elle avait vingt-cinq ans. Toute jeune. La mĂ©nopause prĂ©maturĂ©e. Lorsque le mĂ©decin a prononcĂ© ces mots, elle ne les a pas compris. Mais, quand elle a compris, ce fut fini. Son monde et le mien Ă©tait en train de brĂ»ler et nous flambions avec lui. Au fil du temps, elle a dĂ©veloppĂ© plusieurs pathologies, elle tombait malade, ne mangeait plus, elle ne mâaimait plus comme elle mâaimait. Un soir, je lâai trouvĂ© Ă©tendue sur notre lit .
Morte.
Rebecca mâavait posĂ© une main sur lâĂ©paule. Je nâavais jamais racontĂ© cela Ă personne.
_Jâai perdu mon pĂšre, dit alors Baptiste en brisant le silence.
_Je suis agoraphobe, dit alors Ă son tour Louise.
Pierre nous confia avoir perdu son travail, sa femme, et sa confiance.
_Jâai peur de lâavenir.
Rebecca avait les yeux Naomi, câest lĂ que je mâen suis rendu compte.
Nous revenions de lâavenir encore une fois, un avenir vide, sans sens. Nous avions Ă©tĂ© seuls avec nous mĂȘme.
A la sortie, je sortie une cigarette. Je fumais depuis cinq jours.
DerriĂšre moi, une voix.
_Ăa vous dis un cafĂ© ?
Rebecca avait vraiment des yeux magnifiques.
Elle connaissais la littĂ©rature, la politique, la science, elle avait lâintelligence de Naomi, ses yeux, sa façon de respirer. Elle buvait son cafĂ© Ă chaque fois par un bout diffĂ©rent de sa tasse, afin de ne pas toucher un bout qui aurait touchĂ© ses propres lĂšvres. Ăa aurait pu ĂȘtre flippant mais câĂ©tait mignon.
Jâai passĂ© la fin de journĂ©e avec elle, jâĂ©tais sorti, jâavais une nouvelle amie.
18
Nous sommes allĂ© au musĂ©e, je nây Ă©tĂ© pas allĂ© depuis longtemps. Nous avons mangĂ© dans un fast-food, ne connaissant tout deux pas trĂšs bien le quartier. Nous avons beaucoup parlĂ©, ri⊠pas Ă un moment elle nâa parlĂ© de mon aveu dans le systĂšme Therapist.
Au moment de la raccompagner le soir, je sentait quâil allĂ© se passer quelque chose.
Au moment de rentrer dans son appartement, elle sâest retournĂ©, et mâa embrassĂ©.
Longuement.
Je nâavais embrassĂ© personne depuis Naomi. Et ce soir je lâembrassais, elle, son sosie imparfait.
Je sortais avec elle depuis une semaine, jâavais commencĂ© Ă chercher un job, je sortais un peu plus. Elle me changeais, elle me soutenais, câest mĂȘme elle qui avait trouvĂ© mon job Ă la boulangerie. Jâavais mĂȘme entrepris ma rĂ©inscription Ă lâUniversitĂ©.
Deux semaines sĂ©parait ma seconde sĂ©ance de ma derniĂšre. La troisiĂšme dans lâavenir. « Expect ». Plus elle arrivait, plus jâavais hĂąte. Therapist marchait. MĂȘme si il nâavait rien Ă voir lĂ dedans, il mâavait au moins fait rencontrer celle qui mâaura fait sortir progressivement de mon Ă©tat anxieux et endeuillĂ©.
DerniĂšre sĂ©ance, jây suis allĂ© avec Rebecca.
_Je vois que vous vous ĂȘtes fait une nouvelle amie.
Le Docteur Nasilkil avait une drĂŽle de tĂȘte.
_Oui, nous sommes ensemble.
Je me suis installé sous Therapist.
_Nous allons voir votre dernier avenir, votre avenir comme il devrait ĂȘtre.
Lâerreur et la douleur est souvent nĂ©cessaire pour devenir un nouvel homme.
Je fus envoyĂ© dans une campagne, je nâavais plus le tournis, je voyais clair, comme si câĂ©tait bel et bien rĂ©el.
19
Je me suis vu avec Rebecca, psychiatre, une belle maison en ville, jâavais presque quarante-ans. Un chien. Une voiture. Une tĂ©lĂ©vision. De lâargent. Un enfant. Un enfant. Un enfant. Nous avions un enfant. Il Ă©tait beau. Il me ressemblait. Avait un air de sa mĂšre. Elle Ă©tait enceinte. Un enfant. Un enfant. Un enfant.
« Sortez-moi de là »
_Chéri ?
« quâest-ce… »
Le paysage avait changé.
Je me suis retourné.
_Quâest-ce que tu fais dehors ?
Je failli tomber.
_Naomi !
Tout redevint flou. Flou. Flou.
« Naomi…Naomi⊠NAOMI ! »
Je mâĂ©veillais avec un creux dans lâestomac.
_Monsieur Dauville ?
Le docteur Nasilnik se tenait devant moi, un lampe devant mes yeux.
__OĂč elle est ?!
_Qui donc Monsieur Dauville ?
20
_OĂč elle est ?!
_Il y a eu un dysfonctionnement.
_Naomi, je lâai vu ! Ramenez-moi lĂ -bas !
_Non monsieur Dauville, calmez-vous, comme je lâai dit il y a eu un dysfonctionnement.
_Ramenez-moi !
_Revenez la semaine prochaine, nous recommencerons cette séance, elle sera gratuite.
_Et pourquoi serait-elle gratuite ? Vous mâavez enlevĂ© Ă elle ! Encore !
Rebecca entra dans la salle, paniquée.
_ChĂ©ri, sâil te plais fait ce que dit le Docteur.
_Non !
_Victor, sâil te plais ! Pense Ă nous, Ă notre avenir, ici, toi et moi !
« Tu ne pourras jamais ĂȘtre elle. »
_LĂąche-moi !
Elle avait lancĂ© un regard Ă Nasilnik, comme pour demander ce quâelle devait faire. Ce fus clair.
Jâavais contrĂŽlĂ© Therapist, je ne sais comment. Le systĂšme est bien faible parfois.
Jâai laissĂ© Rebecca. Elle avait eu un contrat avec le label, pour mâaimer, mais elle ne mâaimait pas, elle jouait, elle nâa jamais Ă©tĂ© souffrante.
Elle nâavait Ă©tĂ© quâune copie de mon Ăąme sĆur, jusquâĂ sa façon dâĂȘtre. Elle avait bien fait ses devoirs.
Jâai appris plus tard que Therapist nâĂ©tait pas trĂšs dĂ©veloppĂ© en Angleterre.
21
Le nationalisme. Lâhomme accompli et Ă©panoui quâattend un pays, docile, et sain dâesprit, le cerveau en compote.
Je nâai jamais Ă©tĂ© aussi sain dâesprit quâaprĂšs Therapist, quâaprĂšs mon retour de lâavenir, car jây avais vu le vide, la mort, Naomi, lâhorreur des hommes et la nature vicieuse du systĂšme exploitant.
Jâai acceptĂ© la mort.
Jâai acceptĂ© de la perdre.
Quâelle ne composerait pas mon avenir, mĂȘme si je le voulais.
Ce nâĂ©tait quâun rĂȘve.
The/rapist avait violé ma cervelle.
Le mois suivant je partais en Angleterre.